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L'association MEMORIAL98, qui combat contre le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme a été créée en janvier 1998, lors du centenaire de l'affaire Dreyfus.  

Son nom fait référence aux premières manifestations organisées en janvier 1898, pendant l'affaire Dreyfus, par des ouvriers socialistes et révolutionnaires parisiens s'opposant à la propagande nationaliste et antisémite.

Ce site en est l'expression dans le combat contre tous les négationnismes

(Arménie, Rwanda, Shoah ...)

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 18:03

 Des Arméniens brandissent des pancartes remerciant le Parlement allemand.

 

Mise à jour du 24 juin 2016:

Nouvelle défaite du négationnisme d’État turc: dans la capitale arménienne Erevan, le pape François a dénoncé, vendredi 24 juin, le "génocide" des Arméniens en 1915/1916  sous l’Empire Ottoman, prononçant pour la deuxième fois ce mot jugé inacceptable par la Turquie.
 

« Cette tragédie, ce génocide a marqué malheureusement le début de la triste série des catastrophes immenses du siècle dernier », s’est exclamé au palais présidentiel le pape.
 

Le mot « génocide » ne figurait pas dans son texte distribué à l’avance. Le pape l’avait déjà prononcé une première fois au Vatican en avril 2015, déclenchant la colère du pouvoir turc . 
 
L'engagement du pape doit logiquement être suivi d'une démarche similaire à l'égard de la Shoah car, comme le dit  lui-même François, le génocide arménien a inauguré la série des "catastrophes".
Toute la lumière doit donc être faite sur ce qu'a été réellement l'attitude du Vatican et de Pie XII face à ce génocide. Depuis des dizaines d'années, le Vatican refuse d'ouvrir les archives et multiplie les obstacles à la recherche historique. Ces blocages doivent cesser.


Memorial 98

 

 

Actualisation du 9 juin 2016

 

Erdogan poursuit sa campagne d'intimidation et cible les députés allemands d'origine turque. Il a estimé que des députés allemands d'origine turque avaient le "sang corrompu", après le vote du Bundestag
"De temps en temps, des personnes au sang corrompu n'apparaissent-elles pas ? Si, bien sûr", a déclaré M. Erdogan le 8 juin . "Parfois, ce sont des terroristes qui tirent sur leur Etat ou leur peuple (...) Parfois, ce sont des députés du Parlement allemand qui accusent leur propre pays de génocide", a-t-il poursuivi.
Il désigne ainsi les 11 élus allemands d'origine turque qui ont voté la résolution reconnaissant le génocide arménien sous l'Empire ottoman. Le chef de l’État turc avait déjà estimé le week-end dernier qu'"il faut analyser dans un laboratoire le sang des députés allemands d'origine turque" qui ont voté en faveur de la reconnaissance du génocide arménien.
Ces propos sont très graves car ils peuvent conduire à une mise en danger de la vie de ces députés. Nous nous souvenons de l'assassinat à Istanbul du militant arménien Hrant Dink, tué en 2007 ainsi que de l’assassinat des trois dirigeantes kurdes à Paris en janvier 2013

Memorial 98

 

La reconnaissance du génocide arménien de 1915 par un vote quasi-unanime du Bundestag allemand constitue une avancée importante. Nous nous félicitons de cette décision, qui survient quelques semaines après le 101e anniversaire du génocide et qui porte à 30 le nombre de parlements qui ont reconnu ce génocide.

 

Ce vote représente aussi une défaite historique pour le négationnisme d'Etat turc.

Celui-ci refuse non seulement de reconnaître qu’il y a eu un génocide organisé envers les Arméniens, mais fait aussi pression dans le monde entier afin que cette reconnaissance n’ait pas lieu.

Les gouvernements turcs successifs utilisent des moyens humains et financiers considérables, visant à intimider les élus, les universitaires, les journalistes et le monde associatif. 

Cela a été le cas aussi en Allemagne.

Les représentants du gouvernement turc,notamment l'ambassade de Turquie  et la branche internationale de l'AKP, le parti d'Erdogan ont tenté  de faire pression sur les élus allemands et de les intimider. Cem Özdemir, président d'origine turque des Verts allemands a fait l'objet de menaces sur les réseaux sociaux en raison de son soutien au texte.

«Ce sont toujours les mêmes expressions: traître, cochon d'Arménien, fils de pute, terroriste et même nazi», a-t-il raconté.

Le gouvernement turc et ses relais ont aussi organisé des manifestations nationalistes et négationnistes en Allemagne.

Un autre aspects des pressions a consisté en un jeu cynique à propos des réfugiés. L’accord scandaleux conclu en mars dernier et  qui prévoit notamment le renvoi en Turquie des réfugiés se rendant en Grèce représente un outil de chantage aux mains du gouvernement turc. C'est pour cette raison que le vote de la résolution a été repoussée de février à juin.

L'Allemagne devrait "être attentive à ses relations avec la Turquie", avait déclaré avant le vote  le vice-Premier ministre turc Numan Kurtulmus "Ce n'est pas le rôle des parlements" de se prononcer sur ces questions, a estimé M. Kurtulmus. "Le devoir d'un Parlement, c'est de donner ses documents s'il en a aux historiens et donner son soutien à l'éclaircissement des événements", a-t-il poursuivi. Il s'agit là d'une des ruses utilisées par les autorités turques qui prétendent éviter la reconnaisance en la remplaçant par un "débat d'historiens".

Dès le vote connu, la Turquie a qualifié l’adoption du texte d’« erreur historique » de l’Allemagne, considérant cette résolution comme « nulle et non avenue » tandis que l’Arménie saluait « un apport appréciable de l’Allemagne à la reconnaissance et à la condamnation internationale du génocide arménien ». La Turquie a aussitôt décidé de rappeler son ambassadeur en Allemagne.

Une alliance chauvine et négationniste s'y met en place entre le parti d'Erdogan, l'extrême-droite et les républicians laïques dits "kemalistes".

La pression turque a d'ailleurs obtenu certains résultats. AInsi le ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a déclaré que l'Allemagne n'avait pas à s'immiscer dans ce débat historique.

 

 

Reconnaissance historique des responsabilités allemandes

 

Un autre aspect important du texte voté réside dans la reconnaissance des responsabilités allemandes.

Dans son texte la chambre basse du Parlement allemand «déplore les actes commis par le gouvernement Jeune Turc de l'époque, qui ont conduit à l'extermination quasi-totale des Arméniens». Le Bundestag regrette aussi «le rôle déplorable du Reich allemand qui, en tant que principal allié militaire de l'empire ottoman (...) n'a rien entrepris pour stopper ce crime contre l'Humanité». Pendant la première guerre mondiale, l’Allemagne était alliée à l’empire ottoman. Sa connaissance des massacres, voire sa participation aux côtés de l’armée ottomane, apparaît peu à peu au grand jour.
 

En juin 1915, l’attaché naval allemand à Constantinople  Humann avait écrit : « En raison de leur complot avec les Russes, les Arméniens sont plus ou moins exterminés. C’est dur mais nécessaire. »  Ce rôle, longtemps sous-estimé, de Berlin dans le génocide explique en partie que l’Allemagne ait tardé à le reconnaître officiellement.

Les nazis eux-mêmes trouvaient une stimulation dans l'impunité des responsables de ce génocide : « Mais qui se souvient encore du massacre des Arméniens ? » déclarait ainsi Hitler dans une allocution aux commandants en chef de l'armée allemande le 22 août 1939, quelques jours avant l'invasion de la Pologne.

 

1,5 million de victimes

L'an dernier, à l'occasion du centenaire , le président allemand Joachim Gauck avait, le premier, utilisé le terme de «génocide» pour qualifier ces massacres qui ont fait 1,5 million de victimes entre 1915 et 1917. Cette première reconnaissance officielle du génocide en Allemagne avait provoqué la colère d'Ankara, le président turc  Erdogan accusant M. Gauck «de soutenir les revendications basées sur les mensonges arméniens».

La Turquie affirme en effet  qu'il ne s'agissait que d'une "guerre civile", doublée d'une famine, dans laquelle 300 à 500.000 Arméniens et "autant de Turcs" ont trouvé la mort au moment où les forces ottomanes et la Russie se disputaient le contrôle de l'Anatolie.

 

 

Un combat à poursuivre.

 

La reconnaissance du génocide des Arméniens est encore trop limitée. De nombreux pays tergiversent et hésitent. C'est notamment le cas des autorités israéliennes dont la position revêt un aspect historique et symbolique crucial. Le combat y est engagé depuis des dizaines d'années et progresse très lentement, au gré des rapports de force et des relations avec la Turquie et l'Azerbaïdjan qui font pression.

 

En France où le génocide a été reconnu dès 2001, le combat porte sur la loi de pénalisation de la négation du génocide des Arméniens. Cette loi, maintes fois promise, a été votée non sans difficultés, y compris dans les rangs d'une partie de la gauche, en décembre  2011 à l'Assemblée nationale et en janvier 2012 au Sénat. Elle a ensuite été censurée avant sa promulgation par le Conseil Constitutionnel en février 2012. Une nouvelle loi a été promise par F. Hollande, mais elle est sans cesse repoussée aux calendes grecques. Elle doit faire face à l'opposition d'hommes politiques et d'historiens institutionnels et puissants, dont  Pierre Nora et Robert Badinter

 

Dans la dernière période, quelques progrès ont été enregistrés dans la lutte contre l'impunité des génocidaires et auteurs de crimes contre l'humanité.

Ainsi plus de vingt ans après le massacre génocidaire de Srebrenica et le siège sanglant de Sarajevo, l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, a été jugé, le  24 mars 2016 , « pénalement responsable » du génocide à Srebrenica par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye et condamné à quarante ans de prison.

Quelque jours auparavant, le 21 mars, la Cour pénale internationale (CPI) avait rendu un verdict novateur de culpabilité contre Jean-Pierre Bemba  pour des viols utilisés comme arme de guerre. Cette décision représente elle aussi un tournant historique car elle reconnaït l'obligation de rendre des comptes pour les victimes de violences sexuelles dans le monde. C'est en effet la première fois que la CPI condamne quelqu'un pour le viol utilisé comme arme de guerre.

Il y a quelques jours, le 30 mai, Les Chambres africaines extraordinaires ont condamné à la prison à vie le dictateur tchadien Hissène Habré. Il a été reconnu coupable de viols, mais également de crimes contre l'humanité et crimes de guerre. Il aura fallu 25 ans et une immense détermination des victimes pour parvenir à ce résultat.

 

Plus que jamais, le combat contre les génocides ainsi que l’impunité de leurs auteurs et le négationnisme sont cruciaux. C'est pourquoi la reconnaissance du génocide arménien est importante, pour prévenir d'autres génocides dans le futur.

 

Memorial 98

 

 

 

 

 

 

Published by memorial98
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3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 18:57

 

 

Des noms au Mémorial du Génocide (Rwanda)

 

Mise à jour du 16 mai:

Génocide des Tutsi: alors que se poursuit à Paris le procès des 2 présumés génocidaires (voir ci-dessous ), c'est de Suède que vient un jugement qui devrait constituer un exemple. Un Suédois d'origine rwandaise a été condamné lundi 16 mai à la prison à perpétuité pour génocide et crimes de guerre, une peine assortie du versement de dommages et intérêts à une quinzaine de victimes rwandaises. «Même en tenant compte du fait que le génocide s'est déroulé il y a 22 ans, ce type de crime est si grave que la peine doit être la perpétuité», a estimé le tribunal dans un communiqué.
Claver Berinkidi, 61 ans, habite en Suède depuis 2002 et a été naturalisé suédois en 2012. En 2007, il avait été condamné par contumace par un tribunal rwandais à 30 ans de prison.

 

Memorial 98

 

Mise à jour du 9 mai :

 

Rwanda: événement important, à partir du mardi 10 mai et pendant plusieurs semaines, deux présumés génocidaires, Octavien Ngenzi et de Tito Barahira, sont jugés à Paris. Ils sont tous deux accusés de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre pour des massacres de Tutsi commis dans la préfecture de Kibungo, dans l’est du Rwanda. ll avait fallu attendre vingt ans avant que la France se décide enfin, l'an dernier, à juger l’un des acteurs du génocide de 1994 au Rwanda, réfugié sur son territoire. Le « capitaine » Pascal Simbikangwa avait alors été condamné à vingt-cinq ans de prison à l’issue d’un procès qualifié d’historique, parce qu’il s’agissait d’une première judiciaire en France. Nos partenaires du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) ont  joué un rôle-clé pour imposer ces procès. Memorial 98 soutient le CPCR .

 


C’est la ténacité des militants du CPCR qui a conduit Octavien Ngenzi et Tito Barahira devant les juges du pôle génocide et crimes contre l’humanité. Le premier a été localisé et arrêté en 2010 à Mayotte, où il demandait un statut de réfugié politique, sous une fausse identité. Le second a été retrouvé dans la banlieue de Toulouse, où il vivait tranquillement depuis plusieurs années avec sa famille.
 

A la veille de l’ouverture de ce deuxième procès rwandais, Alain Gauthier, président du CPCR exprime donc une satisfaction mêlée d’une forme « d’impatience » vis-à-vis de la justice française et de ce pôle génocide et crimes contre l’humanité créé en 2012. Ses trois juges sont en effet « submergés de dossiers, une trentaine », selon M. Gauthier. Aucune instruction n’est close, personne n’est actuellement détenu. « Ce n’est pas demain qu’il y aura un troisième procès », regrette-t-il.
La création de ce pôle avait pourtant nourri des espoirs, aujourd’hui déçus « Aujourd’hui, dans un contexte où les moyens budgétaires de la justice sont limités, l’accent est mis sur les affaires de terrorisme, de corruption et de lutte contre l’impunité. Les dossiers rwandais sont démonétisés », analyse l'avocat des droits de l'homme Me Bourdon.

 

Un procès à suivre avec attention. Il s'ouvre alors que l'ombre du crime contre l'humanité plane sur le Burundi, limitrophe du Rwanda, dans lequel le pouvoir a recours au poison identitaire et ethnique, comme le montre l'arrivée récente d'un personnage inquiétant.

 

Un nazi auprès du président du Burundi: inquiétude.

Alors que les crimes à composante anti-Tutsi se multiplient dans ce pays limitrophe du Rwanda, on apprend qu'un vétéran néo-nazi belge, Luc Michel, est nommé conseiller du président, élu frauduleusement en juin dernier, Pierre Nkurunziza. Luc Michel a trempé dans bon nombre de groupes fascistes, dont la tristement célèbre FANE, ouvertement nazie. Il a été actif auprès du régime Khadafi.

Son arrivée au Burundi signifie un durcissement du régime déjà impliqué dans de nombreux assassinats, comme Memorial 98 l'avait indiqué en mai dernier. L' intervention de l'ONU et de l'Union africaine deviennent urgentes, avant que réapparaissent les massacres.

 

 

 

Memorial 98

 

 

Génocide des Tutsi

 

C'est au génocide des Tutsi au Rwanda que revient le triste privilège d'ouvrir les commémorations du mois d'avril, au cours duquel est honorée la mémoire des victimes des 3 génocides majeurs du XXe siècle : celui des Tutsi du Rwanda le 7 avril (date du début des massacres en avril 1994) celui de la Shoah le 19 avril (correspondant au début de la révolte du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943) celui des Arméniens le 24 avril (correspondant aux premières arrestations des intellectuels arméniens à Constantinople/Istanbul en avril 1915).

Nous y associons les actions génocidaires en Bosnie à Srebrenica dont un des responsables, Radovan Karadzic vient enfin d'être condamné par le tribunal international de La Haye, au Darfour, le génocide des Roms, les actions génocidaires du régime khmer rouge au Cambodge et la récente tentative d’extermination des Yézidis d’Irak par Daech...

 

C'est en effet le le 7 avril 1994 que débutèrent au Rwanda les massacres qui allaient voir la mort d'au moins 900 000 personnes jusqu'à juillet de la même année : des individus définis comme Tutsi, constituant la majorité des victimes, mais aussi des Hutu opposés aux partisans de l'idéologie raciste dite "Hutu Power"

Memorial 98 appelle à participer aux initiatives de commémoration et de solidarité organisées dans différentes villes par nos partenaires de l'association de rescapés Ibuka et notamment à l'inauguration d'un Jardin de la Mémoire au Parc de Choisy (Paris 13ème) le 7 avril à 10h30.

D'une durée de cent jours, ce fut le génocide le plus bref et concentré de l'histoire et celui de la plus grande ampleur quant au nombre de morts par jour de tuerie.

Fruit d'une idéologie raciste mise en œuvre sur des décennies, ce génocide s'est appuyé, pour diffuser la haine, avant et pendant, sur une forme perverse d'humour, notamment à la Radio Télévision des Milles Collines, mais aussi sur les caricatures déshumanisantes de la propagande génocidaire .

Comme pour tous les projets génocidaires, celui-ci s'accompagne de campagnes négationnistes, de difficultés à faire reconnaître les responsabilités entre autres les responsabilités françaises et à faire vivre la mémoire. Il a fallu attendre 20 ans pour qu'enfin une stèle au Père Lachaise à Paris commémore ce génocide et encore 2 ans avant que soit inauguré le 7 avril prochain ce Jardin de la Mémoire .

Des progrès limités ont aussi été réalisés dans le domaine de la justice puisque enfin des génocidaires ont été jugés et condamnés en France. Ces procès doivent beaucoup à l’action de nos amis du Collectif des parties civiles pour le Rwanda qui poursuivent un combat incessant pour que le Parquet et les tribunaux jouent enfin leur rôle. En effet la justice demeure très partielle, lente et laborieuse. Des génocidaires présumés lui échappent.

Les habitants de nôtre pays ont un devoir particulier en ce qui concerne le Rwanda. En effet, une partie du combat est aujourd'hui celui de la pleine reconnaissance par l’État français de ses responsabilités. Cet État qui prétend parler en notre nom, persiste aujourd'hui à garder un silence complice sur l’implication de l’armée française dans le génocide des Tutsi.

Or le pouvoir Hutu extrémiste a reçu de manière continue et appuyée le soutien des autorités françaises tant au plan politique, militaire que financier, avant, pendant et après le génocide. Toute la vérité doit être faite au sujet de cette implication : tous les documents doivent être rendus publics.

 

 

Le scandale Charlie Hebdo

En ce 22e anniversaire, la commémoration en France se déroule dans une atmosphère particulière, suite à une très récente couverture scandaleuse de Charlie Hebdo, tournant en dérision le génocide et ses victimes.

Nous partageons l'indignation des membres d'Ibuka-France exprimée dans la lettre ouverte ci-dessous et nous nous associons à leur démarche:

 

"Lettre ouverte à Charlie Hebdo

Au nom de l’Association, Ibuka France, des rescapés et des victimes du génocide des Tutsi, je voudrais exprimer à la rédaction de Charlie Hebdo, l’indignation et l’écœurement que nous avons ressenti en découvrant la couverture du numéro 1236 daté du 30 mars 2016. Le chanteur Stromae y est représenté entouré de membres d’un corps déchiqueté avec, en haut de la page, le titre de sa chanson vedette, « Papa où t’es » ? Cet artiste est discret sur son histoire et ses origines mais personne n’ignore que celles-ci sont rwandaises et qu’elles ont été traversées par le génocide commis contre les Tutsi dans ce pays. A deux semaines exactement de la 22ème commémoration, une mise en scène qui prétend faire rire en superposant de manière macabre l’histoire du génocide et l’épreuve des attentats qui ont endeuillé la Belgique le 22 mars dernier relève de l’indigence morale que de la création humoristique. Elle est une injure à la mémoire des victimes et une honte pour un média qui, il y a un an, lorsqu’il a été attaqué – le mot est faible-, a reçu le soutien du monde entier. La liberté de penser et de créer que nous avons défendue aux côtés des autres et à laquelle nous demeurons attachés, n’autorise pas de rire de tout, y compris des morts et leurs orphelins. L’art ne peut être séparé du beau. Ce qui produit le dégoût et afflige l’innocent est une honteuse perversion du talent par un prétentieux.
A un moment où les rescapés tentent de préparer dans la douleur mais dans la dignité, la journée d’hommage à celles et ceux qui ont été assassinés dans des conditions effroyables, cette couverture est une ignoble provocation.

Nous exigeons qu’elle soit retirée et que de publiques excuses soient exprimées avant le 7 avril prochain.

Marcel Kabanda
Président d’Ibuka France"

Cette profanation montre à quel point le combat pour la mémoire des génocides et de leurs victimes demeure d'actualité.

 

Des condamnations historiques et attendues

Les commémorations d'avril se produisent cette année quelques jours après deux événements historiques dans la sphère juridique internationale de lutte contre les génocides et les crimes contre l'Humanité.

Il s'agit d'une part du jugement de Radovan Karadzic le 24 mars. L’ancien chef politique des Serbes de Bosnie est ainsi jugé « pénalement responsable » du génocide à Srebrenica par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye et condamné à quarante ans de prison.

Cette condamnation qui constitue un aboutissement, intervient néanmoins plus de vingt ans après le massacre génocidaire de Srebrenica et le siège sanglant de Sarajevo.

Le 11 juillet 1995, alors que les milices serbes de Bosnie approchent de l'enclave de Srebrenica, des dizaines de milliers de civils musulmans prennent la route de Potocari, à 8 kilomètres de distance de la ville. C'est là qu'est basé le quartier général du bataillon néerlandais de soldats de la Force de protection des Nations unies (Forpronu). Quatre cent cinquante casques bleus y sont chargés d'assurer la protection des quelque 40 000 habitants de Srebrenica, en majorité des Musulmans .

Quand les miliciens serbes de Bosnie commencent à séparer les hommes des femmes, les "Casques bleus" le voient et laissent faire. Les hommes sont entassés dans des cars et seront exécutés. 8.000 hommes sont tués et jetés dans les fosses communes par les forces serbes. Ce massacre a été, à juste titre, qualifié de génocide par la Cour Internationale de Justice et par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). L'ordre écrit donné en amont plusieurs mois en avance, puis sa réalisation par le tri et la séparation des hommes ainsi que leur extermination massive, "industrielle", portent les caractères du génocide. Srebrenica constitue le dernier génocide du vingtième siècle, qui en connut tant.

Quelques jours auparavant le 21 mars une autre décision historique était rendue par la Cour pénale internationale (CPI) contre le chef de milices Jean-Pierre Bemba. Ses milices ont utilisé le viol comme arme de guerre en Centrafrique (motif de la condamnation) et au Congo. Il s'agit d'un un tournant capital dans la lutte en faveur de la justice et de l'obligation de rendre des comptes pour les victimes de violences sexuelles dans le monde. C'est en effet la première fois que la CPI condamne quelqu'un pour le viol utilisé comme arme de guerre, et la première fois qu'elle prononce une condamnation fondée sur le principe de la responsabilité du commandant. Cette décision de justice comporte un avertissement clair : l'impunité pour violences sexuelles en tant qu'arme de guerre ne doit pas être tolérée. Il reste à voir comment cette condamnation se traduira sur le terrain et comment les instances internationales veilleront à son application.

 

 

Génocide des Arméniens: toujours le négationnisme d'Etat.

 

Les opérations militaires en cours de la part de l'Azerbaïdjan contre la région arménienne du Nagorny-karabakh donnent un aspect dramatique à la situation. 

Une année après le centenaire du génocide des Arméniens, qui a donné lieu à d'importantes mobilisations et cérémonies mais aussi à des provocations de la part de Erdogan, nous faisons toujours face au négationnisme de l’État turc. Celui-ci  refuse non seulement de reconnaître qu’il y a eu un génocide organisé envers les Arméniens, mais fait aussi pression dans le monde entier afin que cette reconnaissance n’ait pas lieu.

Les gouvernements turcs successifs mènent en effet un négationnisme d'Etat utilisant des moyens humains et financiers considérables, visant à intimider les universitaires, les journalistes et le monde associatif.

En France, les historiens, les journalistes, les responsables associatifs, les hommes politiques, dès lors qu’ils travaillent hors des sentiers balisés par l’historiographie officielle de l’Etat turc, s’attirent des pressions, des menaces, des insultes et des appels à la haine, diffusés à grande échelle sur Internet. Ce négationnisme étatique trouve aussi des relais chez des responsables politiques et des historiens disposant d'un fort pouvoir institutionnel. C'est le cas de l'académicien Pierre Nora, à qui le mémorial de la Shoah à hélas confié en septembre dernier le soin de prononcer l'allocution d'une cérémonie de mémoire.

 

 

Attaques contre la mémoire de la Shoah 

La mémoire de la Shoah est en butte en permanence aux offensives des antisémites et négationnistes dont les plus actifs dans le pays sont Dieudonné, officiellement caractérisé par la justice belge comme diffuseur de thèses nazies et son compère Soral. Ce dernier sera d'ailleurs jugé le 6 avril pour avoir appelé à "finir le boulot" de l'extermination des Juifs, à l'occasion d'une remise de décoration à Beate et Serge Klarsfeld. Il retrouvait ainsi les accents de Dieudonné souhaitant que le journaliste Patrick Cohen soit exterminé dans une chambre à gaz.

C'est de Pologne que vient aussi l'alerte. La mémoire de la Shoah est y actuellement confrontée  à une offensive du gouvernement ultra réactionnaire du PiS. Celui-ci a déjà  renoué  avec l'antisémitisme caractéristique du  chauvinisme qu'il a déjà mis en œuvre de 2005 à 2007, sous la direction du premier ministre de l'époque Jaroszlaw Kaczynski , chef incontesté du parti PiS. Il  a ainsi décidé de retirer la décoration de l'ordre du mérite au Pr Gross, historien  spécialiste de la Shoah. Ce dernier a notamment démontré que des Polonais ont participé au massacre des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Universalisme de la lutte contre le négationnisme et le racisme

Ces différents génocides ont des liens profonds entre eux car dans tous les cas les populations promises à l’extermination ont été d’abord été discriminées, stigmatisées, accusées de tous les maux, mises en cause comme préparant des plans hostiles aux pouvoirs autoritaires en place. Elles ont désignées comme ennemies, regroupées, marquées et « étiquetées » sous différentes formes et enfin conduites à l’extermination ou massacrées sur place. Le génocide est l’aboutissement de décennies, voire de siècles, de discriminations.

La possibilité de réaliser un génocide et d’échapper à la punition correspondant à l’horreur de cette entreprise a aussi constitué un puissant facteur d’encouragement pour les génocidaires successifs. Les nazis eux-mêmes trouvaient une stimulation dans la manière dont le génocide arménien demeurait impuni : « Mais qui se souvient encore du massacre des Arméniens ? » déclarait ainsi Hitler dans une allocution aux commandants en chef de l'armée allemande le 22 août 1939, quelques jours avant l'invasion de la Pologne.

Un autre point commun à ces 3 génocides est la négation de leur horreur, dans le cadre d’une solidarité avec ceux qui ont perpétré le génocide. Nous luttons contre ce phénomène très organisé, mis en place par les génocidaires eux mêmes et qui constitue avec l’impunité une incitation à de nouveaux massacres. Le but des génocidaires, en tout temps et en tout lieu, ne consiste pas seulement à assassiner les vivants, mais aussi à nier à tout jamais leur existence. C’est pour cette raison que les négationnismes sont consubstantiels aux génocides. En niant, il ne s’agit pas seulement d’une tentative faite par les assassins pour échapper aux conséquences de leurs crimes. Au même titre que les massacres physiques de masse, la négation est au service au service du but final : effacer de l’histoire et de l’humanité une partie des hommes et des femmes qui la constituent

Les combats contre les génocides ainsi que l’impunité de leurs auteurs et le négationnisme sont plus que jamais au cœur de nôtre action. C'est également par la lutte quotidienne contre le racisme et les discriminations que nous construisons le barrage qui doit empêcher d'autres génocides.

 

MEMORIAL 98

 

17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 20:20

 

 

Mise à jour du 22 juin:

Négationnisme de la Shoah au sein de l'AfD.

Le groupe parlementaire d'Alternative pour l'Allemagne (AfD) au parlement du Bade-Wurtemberg refus d'exclure un de ses membres accusé d'antisémitisme

Wolfgang Gedeon, l'élu mis en cause, a estimé au nom de la liberté d'expression que rien n'interdisait de nier l'extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Jörg Meuthen, vice-président d'AfD, a réclamé son exclusion mais le groupe parlementaire du Bade-Wurtemberg s'est prononcé pour sa mise à l'écart en attendant un examen de ses écrits par une "commission indépendante".

Memorial 98

 

Mise à jour 5 juin:

L 'extrême-droite s'attaque à des joueurs de l'équipe de foot nationale allemande.

Malgré les condamnations de la fédération allemande (DFB) et même du gouvernement,  les dirigeants du parti anti-islam ont fait des champions du monde en titre leur cible favorite depuis une semaine, avec une nouvelle charge samedi contre le milieu de terrain germano-turc Mesut Özil.

 

 

Mise à jour du 14 mai:

Attaque à la tête de porc contre Angela Merkel: la police allemande a annoncé samedi 14 mai avoir découvert devant la permanence de la chancelière Angela Merkel dans sa circonscription du nord-est de l'Allemagne une tête de cochon et "une inscription insultante" dont elle a refusé de livrer le contenu.
 

 

Une patrouille de police a découvert la tête d'animal vers 5h40 du matin devant le local de députée d'Angela Merkel à Stralsund, au bord de la mer Baltique, où elle est élue depuis 26 ans.

 

Merkel est personnellement mise en cause par ceux qui s'opposent à l’accueil des réfugiés et qui la caricaturent en islamiste ou en Juive. C'est le cas en Allemagne même, particulièrement devant la poussée électorale de l'AfD. Sa mise en cause provient aussi de responsables de gouvernements européens, dont Manuel Valls à Munich le 13 février.

En même temps le nombre d'incendies criminels en Allemagne contre des centres d'hébergement de réfugiés a fortement augmenté depuis le début de l'année 2016, a indiqué le président de la police criminelle allemande (BKA), Holger Münch, dans un entretien à la presse  le même samedi 14 mai .
«Ce qui nous inquiète tout particulièrement c'est que l'ampleur de la violence croît», a-t-il souligné . «Cette année, il y a déjà eu 45 incendies criminels».
Sur l'ensemble de 2015, année où l'Allemagne a vu arriver quelque 1,1 million de migrants, 92 incendies criminels contre des foyers de demandeurs d'asile ont été répertoriés, contre 6 seulement en 2014, selon des statistiques publiées par le BKA fin janvier.
«Les auteurs de ces actes criminels sont en majorité des hommes et près de 80% viennent du lieu où l'acte criminel est commis».

 

Memorial 98
 

 

Les élections régionales en Allemagne le 13 mars ont résonné comme un coup de tonnerre, même si les sondages annonçaient déjà une poussée du parti d'extrême-droite AfD. Memorial 98 a plusieurs fois analysé la situation en Allemagne et aussi condamné les propos honteux de Manuel Valls à ce sujet. A Munich le 13 février, ce dernier a ainsi déclaré vouloir « faire passer un message d’efficacité et de fermeté : l’Europe ne peut accueillir davantage de réfugiés ». Auparavant il avait même ironisé grassement devant les journalistes : « Il y a quelques mois, les médias français demandaient : “Où est la Merkel française ?’’ ou voulaient donner le prix Nobel à la chancelière. Aujourd’hui, je constate les résultats…" Valls et les autres dirigeants européens, de Cameron à Orban en passant par le danois Rasmussen et le "social-démocrate" Fico en Slovaquie qui gouverne avec l'extrême-droite, ont tout fait pour empêcher un accueil cohérent et équilibré des réfugiés. Ils ont ainsi encouragé les campagnes xénophobes de l'extrême-droite allemande et portent la responsabilité de son succès électoral. 

Bernard Schmid, militant anti-raciste allemand, analyse la situation et revient sur ses racines. 

Memorial 98

 

L'AfD se positionne résolument à l’extrême droite de l’échiquier politique. Parti nationaliste, doté de courants chrétiens-intégristes – protestants et catholiques – et d’une idéologie homophobe, il a réussi à s’ancrer dans le paysage politique allemand depuis trois ans. Désormais il ne semble pas près d'en disparaitre.

 

La vague brune aux régionales

 

Dimanche 13 mars 2016, le parti AfD apparaît comme le grand vainqueur du scrutin tenu dans trois Etats-régions allemands, dont deux situés à l’Ouest et un en ex-Allemagne de l'Est.

 

En  Saxe-Anhalt – dont la capitale est Magdebourg, située au sud-ouest de Berlin -, le parti d’extrême droite s’assure un triomphe avec 24,3 % des voix exprimées. Alors qu’il se présentait pour la première fois au scrutin régional dans ce Land, il devient d’emblée la deuxième force politique derrière la droite classique de la CDU (Union chrétienne-démocrate) dirigée par Angela Merkel. Si on ajoute les autres candidatures situées à l’extrême droite – affiliées au parti néonazi NPD, qui perd beaucoup de voix au profit du nouveau concurrent AfD -, celle-ci dépasse globalement les 26 % dans la région.

 

La Saxe-Anhalt est une région plongée dans la crise industrielle, comparable en partie à la Picardie ou la Lorraine. A l’inverse, à l’Ouest, les deux régions qui ont également voté dimanche dernier – la Rhénanie-Palatinat (en partie agricole) et, le Bade-Wurtemberg plus industriel -, sont globalement des Länder prospères. Le Bade-Wurtemberg qui concentre l’industrie automobile et une partie de la métallurgie allemande, de nombreuses PME et des technologies dites avancées n’a pas la même structure qu’une région « de crise ».

 

Or, dans cette dernière région, l’extrême droite (avec les trois partis AfD, NPD et « Die Republikaner ») réunit là aussi 15,8 % des suffrages exprimés, dont 15,1 % pour le seul résultat du parti AfD. Ce dernier dépasse, à l’échelle de la région, le parti social-démocrate SPD – longtemps la deuxième force politique – qui tombe à 12,7 %, un symbole lourd. Néanmoins, le parti d’extrême droite finit à la troisième place. L’ancien électorat de la droite classique (CDU), qui réunissait longtemps presque 50 % de l’électorat, s’est reporté en partie sur les Verts – au profil local très centriste et n’apparaissant pas comme un parti de gauche.

 

Dans deux grandes villes du Bade-Wurtemberg, Pforzheim – l’un des centres urbains les plus riches – et Mannheim, qui est à l’inverse une vieille ville ouvrière, le parti AfD a réussi à passer en tête.

 

Dans la Rhénanie-Palatinat, plus agricole et plus stable politiquement, l’extrême droite réunit 13,4 % des voix au total (AfD, NPD, « Die Republikaner »), dont 12,6 % pour le parti AfD.

 

 

Transfert de voix et motivations du vote

 

La question la plus intéressante est la suivante : d’où viennent les électeurs et électrices de l’AfD ? Les réponses à cette question réservent quelques surprises. On s'appuyera ici sur les travaux d'un institut sérieux : " Forschungsgruppe Wahlen " qui a procédé à de nombreux recoupements et études ainsi qu'à des sondages en sortie des urnes. 


Dans les trois régions, au profil sociologique et économique bien différent, le plus important contingent d’électeurs du parti AfD vient des ancien-ne-s abstentionnistes : 104.000 voix en Saxe-Anhalt, 207.000 voix dans le Bade-Wurtemberg (plus peuplé) et 77.000 voix en Rhénanie-Palatinat migrent ainsi du camp des abstentionnistes vers le parti AfD. Cette mobilisation d’anciens abstentionnistes s’expliquerait, selon les instituts de sondage en large partie par un « réveil » électoral dans les milieux ouvriers et parmi les chômeurs, moins enclins à voter que d’autres classes sociales.

 

Un transfert non négligeable de voix provient aussi de partis non représentés aux parlements, appelés « Divers ». On y trouve des partis d’extrême droite dont le NPD, mais aussi des petites forces « indépendantes » et protestataires. 52.000 voix dans le Saxe-Anhalt 151.000 voix dans le Bade-Wurtemberg et 43.000 en Rhénanie-Palatinat proviennent ainsi des « Divers ». Une bonne partie de ces voix avaient déjà été exprimées pour des formations d’extrême droite, avant de se retrouver au parti AfD.

 

Reste à savoir parmi les grands partis politiques, qui aurait fourni le plus de voix au parti AfD. On pouvait s’attendre à ce que ses nouveaux électeurs et nouvelles électrices viennent de la droite classique. C’est souvent le cas, mais pas exclusivement.

 

En Saxe-Anhalt, le flux de voix en provenance de la CDU vers le parti AfD est de l’ordre de 38.000, mais il est doublé d’un flux au moins aussi important venant de la gauche, au sens large. Si on met sous ce terme  le parti Die Linke – une formation comparable au Front de gauche par son profil à l’échelle nationale, mais avec de fortes particularités régionales surtout en ex-Allemagne de l’Est – et le Parti social-démocrate (SPD), on pourra ainsi tenir compte d’un champ politique qu’on appellerait « la gauche » de ce côté-ci du Rhin. Sachant qu’en Allemagne, les conservateurs rechignent à être appelés de « droite » (ce terme, Rechte, est réservé à l’extrême droite), et les sociaux-démocrates rechignent à être appelés de « gauche » : la politique allemande n’aime pas les termes « polarisants ».

Si applique donc le terme de « gauche » ensemble au SPD et à Die Linke, le transfert des voix en provenance de ce camp dépasse celui venant de la CDU, en ce qui concerne la région de Saxe-Anhalt. En effet, dans ce Land, 29.000 voix passent du parti Die Linke au parti AfD ; pour le parti social-démocrate, le transfert se chiffre à 21.000 voix. Ces deux partis politiques chutent d’ailleurs fortement, le SPD perdant 10,9 points (il tombe ainsi à 10,6 %) et Die Linke perdant 7,4 pour cent (à 16,3 %).

L’explication réside dans un vote de crise sociale qui a été surplombé par un débat public, faisant de l’immigration (et de l’afflux de réfugié-e-s) le prétendu problème numéro un de l’Allemagne.

 

La particularité des régions situées à l’Est, par rapport à l’ancienne Allemagne de l’Ouest est que Die Linke représente ici un parti à l’électorat large – alors qu’à l’Ouest, il est davantage un parti de « niche », entre gauche et extrême gauche, avec un électorat fortement politisé.

Alors qu’à l’Ouest, cette formation est surtout proche des mouvements sociaux et d’une partie des syndicats, elle constitue à l’Est l’héritier d’un ancien parti d’Etat… du temps de la République démocratique d’Allemagne (RDA), disparue en 1989. Le parti unique se l’époque, nommé SED, s’est transformé par plusieurs étapes en fusionnant en 2007 avec un mouvement issu de l’Allemagne de l’Ouest et entré en scission avec la social-démocratie. A l’échelle fédérale (nationale), le profil de ce parti est nettement antiraciste, et il se réclame de valeurs démocratiques et liées à la lutte des classes. Or, en ex-Allemagne de l’Est,le profil de ce parti sur le terrain est souvent différent. Ancien parti d’Etat, il est vécu par certain-e-s comme un rempart des Allemands de l’Est à « l’arrogance de ceux de l’Ouest venus tout prendre à partir de la chute du Mur » . Mais il se construit sur un mode bien davantage « Est/Ouest » que sur un clivage gauche/droite -, il n’y est pas perçu comme un parti de la lutte des classes. Petits patrons, retraités, salarié-e-s : à peu près toutes les couches de la société y sont représentées. En ce qui concerne l’antiracisme, il peut être parfois assez « relativisé » sur le terrain,.

Dans ce contexte, on s’étonnera moins d’assister à des transferts de voix depuis Die Linke vers des formations d’extrême droite, en période de crise. Déjà en avril 1996, lors d’une élection régionale dans cette même région de Saxe-Anhalt, un telle dérive s’était produite. A l’époque, c’était la DVU (« Union du peuple allemand ») – un parti d’extrême droite qui a disparu depuis – qui avait réalisé une percée surprenante à l’époque, avec 13 % des voix. Or, pour les votes préférentiels (ceux qui, dans le système électoral allemand, peuvent être exprimés pour des personnes en plus du choix d’une liste), on avait pu observer que 25 % des électeurs de la DVU avaient choisi de donner leur « vote préférentiel » à un/e candidat/e local/e bien implanté/e du PDS, ancêtre du parti Die Linke. Cette proximité relative entre une partie de chacun des électorats, alors observée, semble toujours exister.

 

Au Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat, les transferts de voix de Die Linke vers l’ AfD revêtent moins d’importance, dans la mesure où ce parti de gauche y est bien plus faible.

Au Bade-Wurtemberg, 88.000 voix viennent ainsi du SPD. Mais 22.000 viennent aussi du parti DIE LINKE, alors que ce parti y est très faible (2,8 % des voix en 2011 et 2,9 % cette année), et qu’en plus il se maintient au même pourcentage que la dernière fois. Au jeu d’échange d’électeurs, il a donc dû en gagner de nouveaux, mais perdre une proportion au profit du parti AfD.

Dans la Rhénanie-Palatinat, le transfert de voix des Verts vers le parti AfD reste faible (5.000). Mais le flux d’électeurs en provenance de la droite classique/CDU (46.000) est quasiment doublé par un flux presqu’équivalent (45.000) venant de la gauche, si on additionne le SPD et DIE LINKE. Ce dernier parti, qui perd 11.000 voix au profit d’AfD, est également faible dans cette région (il passe de 3,0 % à 2,8 %), ce qui signifie que le transfert est important à son échelle.

 

 

En termes de motivations du vote, les électeurs et électrices du parti AfD se partagent en 50 % qui déclarent « adhérer aux solutions et propositions d’AfD », et 47 % déclarant vouloir avant tout « sanctionner les autres partis ». Le premier motif politique nommé par les électeurs AfD  pour motiver leur vote est partout « la politique d’immigration et d’asile ».

 

 

Un regard en arrière : été 2015

 

 

Au début de l’été 2015, pas grand monde n’aurait encore parié sur une telle ascension du parti Alternative für Deutschland (« Alternative pour l’Allemagne »).

L’AfD avait connu une scission lors de son dernier congrès extraordinaire, tenu les 4 et 5 juillet 2015 et le parti semblait affaibli… mais se radicalisait: « A droite toute. »

 

Deux thèmes politiques marquaient le débat au cours de l’été 2015. C’était d’abord celui du traitement de la Grèce et des questions européennes, avant que l’immigration ne prenne le dessus à partir de la fin août 2015.

La première période a surtout été marquée, en Allemagne, par un fort ressentiment à l’encontre de la Grèce, sur fond de négociation européenne autour de la dette publique de ce pays. L’Allemagne a été vue par la population grecque comme un ennemi déterminé de ses revendications justifiées. Cela est exact, que l’on pense à la ligne dure du ministre des Finances Schäuble ou au refus persistant de discuter d’un règlement de la colossale dette allemande qui résulte des crimes nazis et de l’occupation en Grèce pendant la Seconde guerre mondiale.

Mais ce positionnement n’est pas propre aux politiques gouvernementales. L’attitude du ministre Schäuble était, populaire en Allemagne, et son parti – la CDU - était monté de 39 % à 43 % dans les sondages, en juillet 2015, en parallèle aux négociations avec la Grèce. Une image répandue dans l’opinion publique dessine le peuple grec comme une population fainéante, qui se laisse financer par le bon peuple travailleur allemand.

 

Le parti AfD, officiellement fondé en avril 2013 sur fond de crises répétées du système de l’euro (et de la dette publique des Etats), avait d’abord enfourché ce sujet du ressentiment haineux contre les « Grecs fainéants qui nous coûtent cher ».

 

Cependant, sa première direction était essentiellement composée de professeurs d’économie « nationaux-libéraux », ave un positionnement élitiste et ultralibéral en matière économique. Mais la base de la formation était différemment orientée, s’intéressant à des sujets tels que l’immigration – surtout dans les fédérations du parti en Allemagne de l’Est -, la prétendue « islamisation du pays » et d’autres thèmes que ne renierait pas le FN en France.

Les premiers dirigeants d’AfD furent vite débordés par une base majoritairement plus droitière et légèrement plus populaire. Bernd Lucke, professeur d’économie à l’Université et premier chef du parti, s’opposa à cette dynamique tirant vers l’extrême droite. Un bras de fer commença à l’opposer à son ancienne co-présidente Frauke Petry – proche des idées des chrétiens intégristes et du mouvement PEGIDA (« Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident »[1]). Lucke tenta alors de se profiler comme plus libéral que ses challengers.

Lorsqu’il proposa comme numéro deux du parti un jeune Allemand d’origine turque et homosexuel, la coupe devint pleine aux yeux d’une base de plus en plus mobilisée sur des positions droitières. Lors du congrès extraordinaire des 04 et 05 juillet 2015, qui avait mobilisé entre 3.000 et 4.000 militant-e-s, il fut battu à plate couture par Frauke Petry, venue de la fédération de Saxe. Celle-ci obtint 60 % des voix, contre 38 % à Lucke.

 

C’est ensuite avec un nouveau profil, plus droitier, et nettement plus tourné vers la « question de l’immigration », que le parti allait aux élections régionales dans trois Etats-régions situés à l’Est (Saxe, Thuringe et Brandebourg), fin août et en septembre 2015. Obtenant respectivement entre 10 et 13 % des voix exprimées, il réussit ainsi à surmonter la crise liée à sa scission, et dépassait ses scores antérieurs.

L’ancien chef déchu, Lucke, a lancé un nouveau parti nommé ALFA. Lucke est aujourd’hui politiquement faible et son parti n’a pas réussi à décoller. Alors que cinq des sept députés européens du parti AfD, élus en mai 2014 se sont ralliés à Lucke, et deux sont restés membres de leur ancien parti.

 

Le court été des frontières « ouvertes »

 

Au cours de l’été 2015, surtout fin août et début septembre, on avait temporairement l’impression de rêver. L’Allemagne, qui avait connu une vague de violences inouïe contre l’afflux de migrants dans les trois années après la chute du Mur (avec 18.000 infractions racistes, du délit d’injure ou d’incitation à la haine jusqu’à l’assassinat, pour la seule année 1992), paraissait presque transformée. Le pays accueillait les migrant-e-s, les réfugié-e-s à bras ouverts, en faisant la fête. Dans des gares comme celle de Munich, des centaines voire de milliers de personnes se rassemblaient pour recevoir les familles syriennes qui arrivaient, après avoir traversé les Balkans, la Hongrie, l’Autriche.

 

Au même moment, le gouvernement allemand indiquait qu’il acceptaient les réfugié-e-s de guerre de Syrie et d’Irak sur le sol allemand, sans leur opposer la convention de Dublin III (qui veut que ce soit le premier Etat européen dont le sol a été foulé qui prenne en charge la demande de protection : Grèce, Italie, Hongrie..). Juste avant de se reprendre, puisqu’au bout de 48 heures, l’information fut démentie par voie de communiqué de presse gouvernemental… Mais après avoir réussi à traverser la Macédoine, les pays de l’ex-Yougoslavie et plusieurs autres pays, les migrants continuaient d’arriver, au moins dans un premier temps.

Suite à la fermeture de la frontière de plusieurs pays situés sur la « route des Balkans », le nombre d’arrivées en Allemagne a fortement chuté, à partir de février/mars 2016.

Au total, selon les chiffres officiels publiés dans un premier temps, environ 1,1 millions de réfugié-e-s auraient réussi à arriver en Allemagne, au cours de l’année 2015. Ce chiffre a été fortement relativisé, depuis et serait plus proche de la moitié ; environ 600.000. L’écart entre les chiffres parvient du fait que de nombreux migrants ont été enregistrés plusieurs fois. Un certain nombre de réfugiés aurait aussi été enregistré en Allemagne, mais transité ensuite vers les pays scandinaves. Toujours est-il que l’Allemagne, en tout cas en 2015, a été bien plus accueillante que le France.

Un discours d’ouverture… mais une politique de verrouillage

 

Surtout, l’Allemagne a réintroduit à son tour des contrôles aux frontières avec l’Autriche (et avec la France au niveau de l’Alsace d’ailleurs), depuis le 14 septembre 2015. Sachant que le GdP, un syndicat de policiers, exige qu’on y érige carrément une clôture ou un mur… En attendant, la Bavière, Etat-région dirigé par la droite chrétienne-sociale CSU et frontalier avec l’Autriche, pratiquait déjà une politique extrêmement dure et « musclée ». Au moins 70 personnes ont été mises en garde à vue et font l’objet de poursuites pénales, rien que pour avoir amené un ou une réfugié/e (se déplaçant vers l’Allemagne) ou une famille en voiture depuis l’Autriche voisine, en août ou septembre 2015. Ces personnes bénévoles n’avaient rien à voir avec des « passeurs » .

Lors du « mini-sommet » de l’Union européenne (UE) tenu en octobre 2015, c’est l’Allemagne officielle qui se trouvait en pointe pour demander des durcissements. Elle demanda ainsi à l ‘UE de créer une procédure pour renvoyer des migrants en Afghanistan, un pays en guerre vers lequel on n’expulsait plus. C’est aussi l’Allemagne qui a demandé à la Grèce et aux pays des Balkans de « créer des places d’accueil », afin de retenir les migrants sur place. Dans le cadre de la création de « hot-spots », 100.000 places seront créés aux frontières extérieures de l’UE, dont 50.000 en Grèce. Or, on sait que les migrants n’ont pas choisi ces pays comme destination – puisqu’il n’y a ni procédure d’asile digne de ce nom (des tribunaux français avaient suspendu depuis plusieurs années les renvois « Dublin III » vers la Grèce, pour ce motif) ni possibilité de gagner sa vie. Ainsi ce seront des camps où les personnes seront « stabilisées » sous une certaine contrainte.

 

Pire : le week-end précédent le sommet, début octobre 2015, la chancelière Angela Merkel s’était rendue en Turquie pour négocier avec Erdogan. Il s’agissait de lui faire accepter l’accueil de migrants sur le territoire de la Turquie, pour les fixer dans cet Etat. En contrepartie, il y aura des facilitations d’obtention de visas pour certaines catégories de Turcs . Surtout, il s’agira de classer la Turquie comme un « pays d’origine sûr », c-à-dire un Etat dont les ressortissants ne peuvent pas déposer une demande d’asile dans des conditions normales. Or, on connaît la situation des Kurdes et de certains opposants en Turquie, et si l’on sait que malgré toutes les restrictions, 23 % des demandeurs d’asile de ce pays obtiennent ce statut en France, et on devine qu’il s’agit là d’un crime.

Aujourd’hui, alors que l’Union européenne a tenu un sommet extraordinaire avec la Turquie, le 07 mars et s’apprête à en tenir un nouveau les 18 et 19 mars 2016, c’est cette politique-là qui commence à être mise en œuvre. Des navires de l’OTAN, dont des navires militaires ou policiers allemands, croisent dores et déjà dans la mer Egée, au nom de la « lutte contre les passeurs ».

 

D’où vient ce changement de position de la part de l’Allemagne officielle ? Il est vrai que son gouvernement a tangué, au long de cet été 2015. Alors que Merkel plaidait pendant plusieurs semaines pour un accueil des migrants se déplaçant depuis le Sud-Est de l’Europe, son ministre de l’Intérieur (Thomas de Maizière), la CSU et d’autres acteurs gouvernementaux étaient sur des positions beaucoup plus dures.

 

La position de la fraction regroupée autour d’Angela Merkel –d’intentions de vote) – s’explique par plusieurs raisons. L’ « éthique protestante », parfois citée en France comme facteur motivant ces positionnements, y joue très peu. Elle n’avait pas empêché, en tout cas, sur la période 1990 à 1993 que l’Allemagne sombre alors vers un racisme brutal, du côté gouvernemental comme pour une fraction importante de la population.

 

Mais l’expérience de l’époque a appris aux politiques que la radicalisation raciste pouvait représenter un danger y compris pour l’Etat. Ainsi la cellule terroriste NSU découverte en 2011, était née de cette conjoncture. Selon les autorités le groupe aurait été composé de trois personnes, dont deux décédées. En réalité, elle comptait probablement une centaine de membres et était entourée d’un réseau de soutiens. Jusqu’à ce jour, onze assassinats connus sont à mettre à son « actif », ainsi que deux attentats à la bombe et des braquages de banque pour se financer. En réalité, on ne connaît pas encore tout de ce mouvement clandestin. Il est donc ainsi plausible qu’à la tête de l’Etat, on cherchait à décourager une deuxième vague de radicalisation néonazie .

 

Un autre motif réside dans le symbole de l’ouverture, permettant un affichage positif et humaniste sur la scène internationale, alors que l’Allemagne officielle venait d’être critiquée amplement (en juin et juillet 2015 notamment) pour sa position très dure vis-à-vis de la Grèce endettée. La charge symbolique est importante : en cette année 2015, on commémorait les 25 ans de la chute des anciens régimes à l’Est C’était donc l’occasion de célébrer un symbole de l’ouverture, celle d’hier combinée à celle d’aujourd’hui. Cela a contribué à redorer le blason de l’Allemagne officielle, lui donnant une apparence humaniste.

 

Les appels du patronat, qui se plaint d’une évolution démographique négative ont aussi joué un rôle. Le patronat, en tout cas dans ses fractions les plus rationnelles, n’était pas opposé à l’accueil de migrants, y compris en nombre important. Bien sûr, certains patrons utilisent la belle occasion pour trouver aussi un argument contre toute la réglementation du travail. A la mi-octobre dernier, le patron d’Airbus a ainsi plaidé dans la presse allemande pour revoir à la baisse le salaire minimum légal récemment instauré afin de prétendument « faciliter l’intégration professionnelle des réfugiés ».

 

Le patronat ne joue, ainsi, que ses intérêts évidents. Mais dans une partie de la gauche, cela suscitait des réticences à être solidaires des réfugiés, jusque dans une partie du milieu de Die Linke.

 

Le catalyseur de Cologne

 

Au final, dans le débat public, c’est les prétendues peurs d’ « invasion » et de « submersion » qui l’ont emporté, les autorités revenant vers des positions beaucoup plus restrictives. Or, une fraction non négligeable de l’opinion publique est restée marquée par une vision faussée et idéologique, selon laquelle les élites – notamment représentées par Angela Merkel – auraient sciemment toléré une ouverture catastrophique du pays, voire son « inondation ». Les adversaires et rivaux internes d’Angela Merkel au sein du pouvoir aidant, c’est cette impression-là qui a gagné une large partie de l’opinion publique. Alors que des nombreuses personnes continuaient à vouloir proposer leur aide aux réfugié-e-s ils en furent découragés tout au long de l’automne 2015. Si l’initiative privée d’aide et de secours avait été encouragée pendant une brève période, elle restait ensuite largement non sollicitée.

 

Les événements de la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016 autour de la gare de Cologne, où des centaines de femmes ont été agressées sexuellement et pour certaines violées, ont été exploités par Pegida et toute  l'extrême-droite. La réalité des délits commis était suffisamment grave en soi mais il s’agissait bien sûr de détourner l’émotion légitime à à des fins, racistes.

 

Ainsi en s'appuyant sur l'origine de certains des mis en cause de Cologne, le débat politique s’achemine vers l’idée, largement diffusée par des dirigeants de la CDU, qu’il faudra déclarer et le Maroc, et l’Algérie, et la Tunisie « pays d’origine sûrs ». Et de fermer ainsi la porte à tous les demandeurs d’asile en provenance de ces pays.

Le parti AfD a, évidemment, su tirer profit d’un tel climat où l’opinion publique était très largement polarisée par l’immigration, présentée par de nombreuses voix comme une menace. Sa présidente, Frauke Petry, a publiquement défendu en janvier 2016 l’idée qu’il faudra « tirer » sur les réfugiés aux frontières extérieurs de l’Union européenne, afin de les empêcher de franchir ces frontières. Son adjointe, la députée européenne (et aristocrate aux tendances intégristes) Beatrix von Storch, ajoutait: « Même sur les femmes et les enfants. »

 

Les deux dirigeantes d’extrême droite n’ont ainsi que fait nommer l’ultime conséquence qu’auront les politiques de fermeture et d’enfermement : qui croit sérieusement que demain, s’il s’agit de renvoyer des réfugiés syriens débarqués sur les îles grecques vers la Turquie, que personne ne résistera ? Que personne ne se suicidera, que personne ne commettra un acte de désespoir ? Mais les deux femmes de l’extrême droite allemande ont ainsi barbarisé le débat, créé un pôle antihumaniste à l’intérieur de celui-ci. 29 % des Allemand-e-s interrogés, selon les instituts de sondage, auront exprimé leur accord avec Frauke Petry et son propos. Cela ne constitue pas une majorité. Mais ça fait bien plus que l’électorat actuellement acquis au parti AfD.

 

Il est ainsi peu probable que cette formation disparaisse, à court terme, du paysage politique allemand et européen.

 

Le combat antiraciste et antifasciste n'en revêt que plus d'importance. Il pourra s'appuyer sur le grand mouvement de solidarité qui a traversé la société allemande et qui n'a pas dit son dernier mot.

 

Bernard Schmid pour Memorial 98

 

 

Articles précédents de Bernard Schmid pour Memorial 98:

http://www.memorial98.org/article-allemagne-qui-protege-les-neos-nazis-91705048.html

 

http://www.memorial98.org/article-neo-nazisme-proces-explosif-a-munich-117095362.html

 

http://www.memorial98.org/article-les-musulmans-attaques-modele-pegida-125406073.html

 

A voir sur ce site et sur l'Info Antiraciste, fil d'actualités de Memorial 98:

Sur les événements de Cologne:

http://www.memorial98.org/2016/02/le-monde-d-allah-et-les-ames-violeuses-retour-sur-un-dangereux-fantasme.html

 

Sur Angela Merkel et les attaques la visant, y compris de la part de Manuel Valls, sur le mouvement de solidarité à l'égard des réfugiés ainsi que sur les attaques de l'extrême-droite:

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/10/angela-merkel-victime-dune-campagne.html

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/09/zemmour-et-le-genocide-contre.html

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/09/pour-une-grande-mobilisation-de-soutien.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Dans les médias français, on trouve très souvent une fausse traduction par « Patriotes européens contre… ». Or, dans l’intitulé allemand de ce mouvement raciste (Patriotische Europäer gegen…), c’est clairement le mot « Européens » qui est employé comme substantif, et le terme « patriotiques » comme adjectif, et non l’inverse.

Published by memorial98
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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 18:15

Pourquoi, en tant qu'antiracistes, réagir à la tribune spécifique de Kamel Daoud, parmi les mille qui ont pointé les viols et les agressions sexuelles commises à Cologne le soir du Jour de l'An, les décrivant comme relevant de comportements purement liés à l'origine et à la culture "arabo-musulmane" ?

Essentiellement, parce que, comme tous les antiracistes, la réaction de Kamel Daoud nous a sommés de nous taire, sous peine d'être assimilés aux partisans de la réaction la plus crasse et d'être accusés de soutenir les intégristes qui le menacent. Essentiellement, parce que Kamel Daoud, a prétendu être contraint à se retirer du journalisme, suite aux quelques réponses à ses thèses qui constitueraient une attaque inqualifiable et insupportable. 

Dans ce cas, nous n'avons plus qu'à parler, car ne pas prendre ce droit, serait donner raison à celles et ceux qui entendent aujourd'hui  exprimer leur essentialisme racisant  et qui d'ailleurs l'expriment sans réserve,  dans les médias les plus connus, mais voudraient que les antiracistes, non contents d'être minoritaires, en sus, se terrent dans le silence. 

Dans ce cas nous devons parler, car les enjeux  ne sont pas cantonnés à un débat idéologique abstrait. Ce dont il s'agit , ce n'est pas d'"âmes", comme le dit Kamel Daoud, mais d'humains persécutés, noyés, refoulés, et d'humaines, agressées, violées, que nul ne peut utiliser pour discriminer encore les premiers.

 

Si vraiment, c'est la culture d'origine, « arabo-musulmane » qui a déterminé les actes des violeurs de Cologne, alors c'est une très bonne nouvelle. Car, de fait, il y a donc en Europe, des millions d'hommes issus à des degrés divers de cette culture et qui ne violent pas. Et en toute logique, partant du présupposé selon lequel leur culture d'origine est l'explication pleine et entière de leurs actes, cela signifie que cette culture majoritairement ne produit pas de culture du viol.

 

Dans ce sens là, l'affirmation ci-dessus paraît complètement absurde, tirée par les cheveux , produit d'un syllogisme idiot, fondé sur un postulat faux.

C'est effectivement le cas, exactement comme l'affirmation inverse, selon laquelle c’est cette culture d'origine qui est responsable de leurs actes.

 

La différence, c'est que  cette affirmation inverse s'est posée d'emblée, en France et en Europe, comme un postulat concret et un fait indéniable. On s'est certes interrogé sur le fait de savoir si l'on était bien face d'hommes liés à un degré ou à un autre au « monde arabo-musulman », dans un premier temps : mais dès lors qu'ils l'étaient, l'affaire était pliée.

 

A un degré ou à un autre, Kamel Daoud, parmi les innombrables commentateurs ayant fait littérature essentialiste au sujet de Cologne, est sans doute celui, qui sur la forme, a le mieux formulé l'importance négligeable du degré en question. Dans sa tribune du Monde, le journaliste algérien, emploie indifféremment, les termes de réfugié et d'immigré, ceux de monde musulman et de monde arabe. Détail frappant, il commence sa tribune en jugeant que l'extrême-droite indifférencie tout, mais il fait ensuite de même, comme beaucoup d'autres, qui partagent la conviction anti-universaliste la plus banale qui soit dans nos contrées : l'argumentation n'est jamais raciste en soi, elle le serait uniquement lorsque l'extrême-droite l'utilise. Tout serait désormais permis, en matière de thèses essentialisantes, mais pas à tout le monde.

Le racisme ne serait raciste que si le raciste, avait auparavant signalé par son appartenance à un parti d'extrême droite qu'il n'était décidément pas antiraciste.

 

Donc réfugiés ou immigrés peu importe. Pourtant, lorsqu'on parle actuellement de « réfugiés », on évoque essentiellement ceux qui viennent d'arriver en Europe. Immigré, c'est quelqu'un qui est , un jour, arrivé en Europe. Un jour ou mille jours, ou trois mille ou dix mille.

 

L'essentialisation est d'abord la négation du facteur temps dans la vie des hommes, réduits encore plus que les arbres, à leurs racines fantasmées. Car au moins, reconnaît-t-on que le platane grandi en ville dans une avenue polluée ne sera pas exactement le même que celui qui pousse en pleine campagne.

Dans l'imaginaire raciste le racisé n'a même pas cette caractéristique. Il est immuable, d'ailleurs pour toujours, parce qu'à un moment, il était ailleurs. La frontière reste avec lui, mur étanche et résistant aux ravages du temps et de l'environnement.

 

Lorsqu'il commet un crime, alors forcément, son origine et elle seule explique ce crime.

 

Inaccessible au temps qui passe, inaccessible à l'environnement qui transforme, l’immigré, en sus, ne vient pas d'un ailleurs qui serait comme ici. Ici naissent des hommes dont on reconnaît qu'ils ont, par la suite, une classe sociale, une catégorie socio-professionnelle, un niveau scolaire, une place dans l'échelle des revenus, une origine et une culture urbaine ou rurale (et même péri-urbaine ou néo-rurale), une situation familiale, et certes également une religion, dont ils sont pratiquants ou non-pratiquants, cependant.

Ici, vivent des hommes dont le comportement est disséqué et débattu par des historiens, des sociologues, des psychiatres et des psychologues, des hommes qui ont le droit à la complexité.

 

Ailleurs, vivent des « Arabes », par millions, des « Musulmans » par milliards. Dans une sorte de Califat géant, bien plus étendu et plus puissant que celui de Daech, car n'ayant ni barrières de temps, ni barrières d'espace. Le « monde d'Allah », nous dit Kamal Daoud le laïque. Oui, le monde d'Allah comme il l'écrit : « ... L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme…Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah ».

 

Les Autres, du monde d'Allah. Et il faudrait ne pas répondre à cette généralisation extraordinaire, digne des jeux vidéo de baston les plus sommaires, où chaque équipe est définie en un trait. Répondre, argumenter, critiquer, reviendrait à lancer une cabale inacceptable contre un intellectuel, effectivement menacé par les intégristes.

 

Ils ont violé, nous dit Kamel Daoud, parce qu'ils sont les Autres, du monde d'Allah. Ce à quoi, paisiblement, le Calife de Daech répondra que l'ensemble des criminels occidentaux sont des criminels, parce qu'ils sont les Autres, ceux du Monde qui n'est pas celui d'Allah.

 

L'ennemi est bête, il croit que c'est nous l'ennemi. Alors que c'est les Autres, bien entendu.

 

Le fait est que l'essentialisation raciste, dans l'affaire de Cologne aura été d'abord l'arme de ceux qui pensent que les « malades » ne se guérissent pas, mais qu'ils doivent être impitoyablement chassés avant de contaminer définitivement le corps sain de l'Europe.

Kamel Daoud, l'homme qui n'a rien à voir avec l'extrême-droite et prend bien soin de le préciser, a cependant choisi la métaphore "médicale", parmi cent autres possibles. Cette métaphore médicale, au cœur des dynamiques racistes offensives dans toute l'Europe, depuis le 19ème siècle, la métaphore antisémite par excellence, de Drumont lorsqu'il dénonce le Juif comme éternel microbe oriental, à Céline traqueur de Juifs et de métis. C'est ce que relève l'ami proche de Daoud, Adam Shatz, dans un texte qu'il lui adressé.

 

Il est hélas peu d'intellectuels progressistes qui guérissent favorablement de l'emploi de ce registre de métaphores.

 

Oui, mais Kamel Daoud n'est pas français, il est algérien, répète-t-on, pour sa défense. C'est peut-être là effectivement, sa seule défense, la seule chose qui permettrait de croire à sa sincérité. Le fait qu'il n'ait jamais, peut-être, connu physiquement ce que sont nos métropoles, et leur vie chaotique, le fait qu'il s'imagine peut-être Cologne ou Paris, sans leurs migrants, comme de douces et paisibles contrées où déambuleraient, légères et sans souci, des femmes totalement libres et des hommes totalement courtois. Un aimable rêve littéraire, à opposer au cauchemar du réel qu'il éprouve dans son quotidien.

 

Le poids du fantasme positif, est sans doute nécessaire lorsqu'on est en lutte contre la déclinaison locale du patriarcat et de l'oppression. Tant qu'il reste de l'ordre du fantasme, il peut demeurer positif.

Ainsi par exemple le rêve du retour au pays d'origine, partagé par tant et tant de jeunes issus de l'immigration maghrébine, En soi il n’avait rien de dangereux, tant que l'idéalisation d'un pays où l'on ne serait pas racisé ne se confrontait pas avec son utilisation politique par des groupes intégristes en mal de recrutement. Eux ont bien compris la puissance du fantasme du grand retour aux origines mythifiées. Parmi d'autres causes, ce fantasme là peut servir à alimenter le pire.

 

Le fantasme inversé de Kamel Daoud, celui d'un Occident lumineux qui aurait vocation à guérir ou à punir, l'Autre, le Malade n'est pas moins dangereux quand il rencontre aussi son prédateur, le camp politique raciste européen. Daoud parle d'Algérie, mais il parle, volontairement, aussi, aux Français. Or à aucun moment, sur le fond, il ne prend en compte le réel, celui du sens et de la force politique de son discours ici et maintenant. Son rêve occidental rejoint un cauchemar concret, celui des forces qui souhaitent de nouveau mettre en forme concrète l'essentialisme punitif contre une partie de la population.

 

Nul ne peut lui retirer le droit de ne pas s’en préoccuper, voire de s'en moquer éperdument. Nul ne peut, au nom de l'origine du locuteur, décréter comme inattaquable une parole fausse. En tout cas pas si on se réclame de la raison. Cette raison qui fait que dans le monde concret où nous vivons, la causalité unidimensionnelle des viols et des agressions sexuelles n'a aucune validité.

 

Or Kamel Daoud, dans sa manière de qualifier les réponses qui lui sont faites, a déjà éloigné l’horizon de cette même raison. En conséquence il tombe dans l'imaginaire rhétorique préféré de l'extrême-droite, celui selon lequel toute contradiction à un discours serait signe de persécution et de domination, quand bien même cette contradiction est minoritaire, surtout quand elle est minoritaire. Ce qui s'est passé à Cologne a en effet, et dès les faits connus, donné lieu à d'innombrables tribunes. Ces tribunes avaient le plus souvent pour seul objectif de taper sur le même clou éternel: Cologne apporterait une preuve irréfutable du « problème posé par l'immigration ».

Dans ces conditions, comment la tribune de critique de quelques universitaires, quand bien même, elle serait un tissu de sornettes, pourrait-elle constituer pour Kamal Daoud un « haro », un « hallali », comme le dit la directrice adjointe de Libération, dont on espère qu'elle a choisi le mot sans penser un seul instant à sa résonnance sonore possible ?

Quelle chasse a en fait  lieu aujourd'hui en Europe et qui se nourrit de tout, des drames, et des horreurs, pour traiter des hommes et des enfants comme des animaux sauvages ? Ce traitement dégradant s’applique aussi à des femmes par milliers, mais le traitement de ces femmes là, ne produit pas les mêmes analyses essentialistes car il n'est pas le fait du « monde d'Allah » mais des politiques de fermeture des frontières et de chasse aux étrangers.

 

Kamel Daoud peut donc être défendu par cents voix, de "Libération" à "Causeur", après avoir choisi d’endosser la posture de la victime dominée par une tribune tout juste équivalente à la sienne en taille.

Kamel Daoud est algérien, oui, et donc ? Les femmes qui ont défilé dans les rues de Cologne et d'Allemagne pour dénoncer le sexisme et le racisme, ainsi que l'utilisation raciste du sexisme sont femmes et allemandes. Leur parole, en France, est étouffée et devient peu audible quand d'autres sont omniprésentes. Ce choix de dévalorisation de leur parole traduit un certain rapport de force politique. Celui d'une France où la parole des concernéEs par le racisme est applaudie uniquement quand elle va elle aussi dans le sens du racisme. A cette occasion seulement, l'on veut bien que l'Indigène se revendique comme tel, s'il s'agit de cracher sur les autres indigènes.

Kamel Daoud est algérien, oui, et alors ? A moins d'être dans l'essentialisation raciste, une nouvelle fois, cela ne lui donne aucune autorité particulière pour parler de ce qui s'est passé à Cologne. A moins qu'on ne considère qu'il y a bien un « Eux », les Arabes, et un « Nous », les Occidentaux, une frontière intangible et éternelle entre les deux. Mais dans ce cas, on ne vient pas sans arrêt accuser les autres de « communautarisme ». Et l'on vient encore moins accuser ses contradicteurs de néo-colonialisme, quand on accepte soi-même de voir ses charges contre « les Arabes », reprises telles quelles par le camp raciste. Si à Daoud et à d'autres, il est indifférent d'être devenu la mascotte de Français qui n'assument pas et n'aiment rien tant que brandir ses tribunes en précisant «  c'est un Arabe qui le dit, c'est que c'est vrai », alors c'est grave.

 

Car notre première tâche, au fond, ici, nos responsabilités aussi vis à vis des progressistes de tous les pays, c'est  de faire barrage à celles et ceux qui font feu de tout bois pour fermer les frontières, refuser l'asile, à tout le monde, en pratiquant l'essentialisation permanente. Pour le moment, ils ont si bien réussi, qu'on peut être persécuté par le régime théocratique iranien et ne pas obtenir l'asile, être Afghan, avoir fui les talibans, et ne pas obtenir l'asile. Etre Syrien et survivre dans les bidonvilles de l'Europe, ou se noyer devant la frontière. Frontière érigée en grande partie grâce au discours de la peur. Kamel Daoud, dans sa tribune, fait la leçon au gouvernement allemand qui « donne des papiers ». Le fait est qu'en France, dans ce pays où il a tant de soutien, on n'en donne pas ou presque pas.

 

Une escroquerie est ainsi mise en place sur le dos des victimes de Cologne, dont on osera peut-être nous reprocher de ne pas avoir parlé d'entrée dans ce texte.

Il s’agit d’une arme désormais éprouvée à l'encontre des antiracistes cohérents. Ils devraient d'emblée se justifier de l'injustifiable, accepter le soupçon intolérable, à charge pour eux de tenter de le dissiper. Il faudrait face à chaque offensive raciste se nourrissant de n'importe quel drame, préciser qu'on lutte aussi contre ces drames, qu'on n'est pas pro-terroriste, qu'on n'est pas pro-violeur, ou au mieux, indifférents aux viols et aux attentats. Comme si c'était une option dont nous aurions sans cesse à nous dédouaner.

 

Jeu de dupes, car face aux vautours qui se nourrissent du corps des victimes, à quoi rime de se justifier ? Ces vautours n'ont évidemment pas l'intention d'empêcher de nouveaux drames, sinon de quoi se nourriraient-ils ?

 

Les victimes de Cologne ne sont en rien le sujet de l'exploitation raciste des viols de Cologne, bien au contraire. Kamel Daoud et bien d'autres commentateurs avant lui en font des objets, des représentations dans la scène fantasmée qu'ils ont montée de toutes pièces.

 

Parler vraiment, parler pour agir, pour empêcher, consisterait à analyser le réel. Il s’agirait de parler de psychologie, de sociologie, d'urbanisme, de politiques concrètes du maintien de l'ordre dans les métropoles. Il s’agirait d’examiner à quel point la sécurité sexuelle des femmes est un angle mort de ces politiques, comparée, par exemple à la sécurité des marchandises et des magasins. Il s’agirait aussi d’évoquer ce qu'on saurait vraiment, du rapport de ces violeurs concrets, à la religion, à la réaction, mais aussi à la consommation et à la fête, dans une Europe, où somme toute, consommer des femmes fait tout de même partie des ingrédients nécessaires d'une fête réussie, dans beaucoup de représentations collectives. On examinerait le sens de la mise en scène stigmatisante de celui qui fait tapisserie et n'a pas consommé devenue un poncif culturel, avec lequel on vend des gels douche aussi bien que du Houellebecq.

 

Mais voyons, les Autres, les Arabes, ne lisent pas Houellebecq. Qu'ils soient arrivés un jour , il y a trente ans ou trois semaines, ils sont les Autres.

 

Sauf Kamel Daoud, qui n'est pas arrivé, mais qui est déjà l'Exception qui confirme la Règle.

Et qui apporte une pierre massive à l'édifice qui fait que des évènements réels de Cologne, aucune leçon utile n'émergera dans l'ambiance politique actuelle. En réduisant le problème au prétendu monde d'Allah, on réduit au silence la question que se pose toute femme seule qui songe à se mêler à une foule anonyme les soirs de fête de rue, dans le monde réel. Cette question là ne serait audible que si l'on précise que la main masculine crainte est une main arabe.

Published by memorial98
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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 18:58

« Croire qu’ils étaient mus par une idéologie antisémite articulée serait sans doute excessif. Eux aussi, comme pas mal de monde, étaient convaincus, à tort, que tous les juifs sont riches et qu’ils pourraient en tirer gros. Les préjugés de ce genre - avarice des Auvergnats, entêtement des Bretons, etc. - sont monnaie courante."

Esther Benbassa, "Evitons l'emballement" 24 Février 2006

 

 

 

Il est des crimes racistes qui ont lieu dans l'indifférence, et c'est déjà grave. Lorsque c'est la gauche qui est indifférente, c'est encore plus grave.

Lors de l'assassinat d'Ilan Halimi, en 2006, il y eut pire que l'indifférence: le déni, la négation obstinée et persistante exprimée par tout un pan de la gauche radicale. Dans les années qui suivirent, le déni ne fut pas seulement un silence, mais au contraire une parole déchaînée et rageuse qui s'attaquait à toutes celles et ceux qui entendaient dénoncer et caractériser le crime antisémite.

 

Dix ans après la mort d'Ilan, se souvenir n'est pas seulement une question de vérité sur le passé : Ilan Halimi fut la première victime du retour de l'antisémitisme massif et meurtrier qui depuis a frappé à Toulouse et à Paris. Un antisémitisme devenu banal dans une France où l'humoriste le plus populaire, celui dont les salles furent le plus remplies ces dernières années, Dieudonné , commença son activité politique au sein même de cette gauche radicale. Autour de lui, son principal allié Alain Soral fut membre actif du Parti Communiste et de Ginette Skandrani à Francesco Condemi, en passant par Jean Bricmont, nombre de ses compagnons de route furent aussi longtemps ceux de cette même gauche.

 

Dix ans après la mort d'Ilan Halimi, se souvenir n'est plus seulement l'affaire de la lutte spécifique contre l'antisémitisme. En réalité, bien que beaucoup s'acharnent à faire croire le contraire, c'est aussi une nécessité contre l'islamophobie et le racisme anti-arabes et anti-noirs. On assiste en effet aujourd'hui à l’expression d’une quasi-unanimité, à gauche comme à droite, pour confondre la montée du djihadisme et de l'intégrisme musulman et la montée de l'antisémitisme en France. Une quasi-unanimité pour oublier qu'en 2006, les principaux vecteurs de l'antisémitisme n'étaient pas de quelconques prêcheurs djihadistes, mais des pans entiers du champ politique français, dont une partie venue de la gauche altermondialiste et radicale, en sus de l'extrême-droite. Daech n'a pas tué Ilan Halimi, Daech ne pouvait pas soutenir Youssouf Fofana à son procès, car Daech n'existait pas en 2009. Dieudonné venu de la gauche antiraciste, lui, était bien là et l'une des avocates de Fofana, Isabelle Coutant Peyre était aussi celle du terroriste Carlos, figure d'un certain « anti-impérialisme », pas du tout inspiré de la lecture du Coran.

 

En 2006, quand Ilan Halimi meurt, Dieudonné a rejoint officiellement l'extrême-droite depuis à peine deux ans. Auparavant, en 2004 , il a été partie prenante d'une liste « antisioniste » radicale, Europalestine. Lui qui avait proféré publiquement ses première sorties ouvertement et violemment antisémites dès le début des années 2000, sera défendu par cette même partie de la gauche, après son sktech antisémite ("Israheil") en 2003, dans « On ne peut pas plaire à tout le monde ». Même lorsqu'il rejoindra officiellement Alain Soral et Jean-Marie Le Pen, beaucoup d'analyses en feront « une victime du sionisme qui a pété les plombs ». Car le milieu des années 2000 est aussi celui de la thématique antisioniste à toutes les sauces, même les plus frelatées. Celle aussi de la « liberté d'expression » à tout prix. Ce sont les années, où, dans une partie de la gauche radicale, certes l'on ne peut plus défendre les propos de Dieudonné, mais où l'attaquer serait la marque de celles et ceux qui « font le jeu du système ». Dans ces années là et jusqu'à aujourd'hui, chaque maigre initiative contre Dieudonné continuera à être dénoncée comme une atteinte à la liberté d'expression. Même en 2014, lors de l'interdiction d'un unique spectacle de Dieudonné, beaucoup d'associations antiracistes, beaucoup d'organisations de gauche éprouveront encore le besoin de marquer leur désaccord .

 

Et c'est d'abord cette analyse là qui va prédominer concernant Ilan Halimi, le déni, décliné en banalisation et en dépolitisation.

 

Esther Benbassa n'est pas la seule, en effet, à dire que l'antisémitisme qui a tué Ilan Halimi ne constituerait pas, au fond, la résurgence d'une idéologie politique construite, alimentée par des vecteurs militants conscients et organisés, mais un simple « séréotype », s'auto-alimentant par on ne sait quelle génération spontanée. Elle n'est pas la seule à écarter l'antisémitisme du champ du combat antiraciste;  nous la citons spécifiquement parce qu'elle considérée comme une spécialliste de gauche de l'antisémitisme. Or, bien évidemment, si l'antisémitisme est, comme ellle l'écrit,  équivalent aux « préjugés contre les Auvergnats », alors il n'y a pas plus de nécessité à combattre l'un qu'à combattre l'autre. Chacun sait en effet que la vie des Auvergnats, de nos jours, n'est pas plus difficile que celle des Normands.

 

Et de fait, en 2006 ET dans les années qui vont suivre, on ne trouve pas trace du nom d'Ilan Halimi dans la quasi-totalité des publications et des initiatives antiracistes. Nous l'avons relevé en 2015, dans les suites de la tuerie antisémite de l'Hyper-Cacher.  En 2016, nombreuses sont d'ailleurs les organisations qui prétendront ne jamais avoir rien eu de commun avec quelque antisémitisme de gauche que ce soit, au motif qu'elles n'ont jamais rien dit de scandaleux sur l'assassinat d'Ilan Halimi ; nombreuses sont celles qui aujourd'hui déclarent se rallier à la lutte contre l'antisémitisme, comme si de rien n'était.

 

Mais justement il n'y a rien eu, et c'est cela l'archive. Ce silence assumé pendant des années et des années sur un crime antisémite atroce, relégué au rang de fait divers, hors du politique. Sur une victime qui n'a jamais eu son portrait ou son nom dans les manifestations antiracistes, jamais été citée dans les analyses sur la montée des actes racistes, jamais fait l'objet d'aucune commémoration. En ne disant rien, avec obstination et persévérance, beaucoup ont tout dit.

 

Dans le même temps pourtant, on parlait beaucoup d'autre chose. Par exemple de la fausse agression antisémite du RER D, largement commentée, et présentée pendant des années comme la preuve ultime de l'« utilisation de l'antisémitisme » par le pouvoir raciste.

 

Lorsqu'Ilan Halimi est tué, cette affaire du RER sera d'ailleurs un des principaux arguments censés inciter « à la prudence », c'est à dire à ne pas se mobiliser. Seulement, ce qu'oubliaient celles et ceux qui faisaient de cette non-mobilisation une forme de radicalité contre le pouvoir, c'est que la police elle-même avait refusé d'envisager la thèse d'un rapt motivé par l'antisémitisme, pendant toute la captivité d'Ilan Halimi.

 

La thèse du crime « uniquement crapuleux » constitue aussi, au départ la thèse policière, comme le dénonce la mère d'Ilan. Elle accuse les policiers de ne pas avoir tenu suffisamment compte du fait que son fils courait un danger particulier, parce que Juif. Et c'est cette thèse policière là qui sera abondamment reprise dans des milieux de gauche pour se taire et ne rien faire. Une thèse particulièrement absurde et abstraite : si les crimes racistes sont seulement les crimes motivés uniquement et exclusivement par le racisme, alors il n'y en pas beaucoup. Dans ce cas là, on peut exclure Goering des criminels de masse antisémites puisque le maréchal nazi se préoccupait tout autant de récupérer une fortune en œuvres d'art que de mettre en œuvre le génocide.

 

Bien sûr, les assassins d'Ilan Halimi voulaient aussi gagner de l'argent. Mais seuls eux savent, après avoir humilié et torturé à mort un homme sans que le motif financier ait nécessité ce degré de barbarie pour être satisfait, ce qui était déterminant pour eux, dans leur logique meurtrière : l'antisémitisme ou l'argent ?

 

Pour la lutte contre l'antisémitisme, cela n'importait pas. La suite l'a démontré: dans les années qui ont suivi, la contamination de la haine a crée des tueurs et des agresseurs qui n'avaient plus d'autre motif annexe. Seulement la haine du Juif.

 

Mais à cela aussi, une partie de la gauche radicale avait sa réponse : quand bien même, l'assassinat d'Ilan Halimi aurait été un crime antisémite, l'antiracisme aurait nécessité qu'on n'«en fasse pas trop », car la priorité était d'empêcher que le meurtre soit utilisé par les racistes.

 

Evidemment, cette préoccupation légitime existait, et existe encore plus aujourd'hui. Les vautours racistes se sont jetés sur la mort d'Ilan d'Halimi dès que l'affaire a été connue, et plus encore pendant les deux procès. Nous l'avons dénoncé, sans que cela nous empêche de combattre en même temps l’antisémitisme, d'où qu'il vienne.

 

 

Effectivement, dès lors qu'un meurtre ou une agression antisémite est commise par des individus issus de l'immigration ou/et de culture musulmane, la meute raciste se jette sur l'occasion pour dire que c'est cette origine et cette religion qui sont la cause du meurtre et sa cause unique.

Mais de manière tout aussi évidente, combattre le racisme inhérent à cette thèse, c'est se mobiliser contre l'antisémitisme en montrant qu'il ne tient pas à l'origine des bourreaux.

 

Il n'y avait rien de plus simple concernant l'affaire Ilan Halimi et ses protagonistes : ils n'étaient pas tous issus de l'immigration, pas tous musulmans. Mais tous avaient grandi et vécu en France. Et en cette année 2006, où le flirt politique entre la mouvance antisémite menée par Dieudonné et le Front National éclatait au grand jour, il n'était pas bien difficile de faire le lien entre les racistes et les antisémites. Une partie de la gauche a choisi de  reprendre  les thèses essentialistes et identitaires, en prétendant que défendre la mémoire d'Ilan Halimi, c'était attaquer l'antiracisme.

 

Pour Memorial 98, cet argument infâme cependant, n'était certes pas la marque d'un « nouvel » antisémitisme venu d'ailleurs. Notre collectif est né en 1998, porté par des militantEs qui avaient assisté à l'accueil chaleureux de l'Abbé Pierre à l'église Saint Bernard par nombre d'associations et de partis de gauche, deux ans après son soutien au négationniste Roger Garaudy. L'injonction du silence devant l'antisémitisme dans notre propre camp, nous la connaissons donc bien.

 

Nous connaissons aussi les cycles du déni et ceux de l'unanimisme tronqué et hypocrite. Nous avons, pour certains, commencé à militer au milieu des années 1990, quand certains protagonistes de l'affaire Vieille Taupe et du soutien au négationniste Robert Faurisson étaient revenus sur la scène des mobilisations, en se proclamant « libertaires et d'ultra-gauche contre le négationnisme ». A cette époque, nous n'avions pas tous les outils pour saisir le mensonge qui nous était servi. On voulait dissimuler le fait que l'antisémitisme de gauche qui avait conduit à la collusion avec Robert Faurisson n'était pas le fait d'une « tromperie » du négationniste ou de la dérive de quelques individus mais bien un problème de fond. Et l'Histoire s'est alors bien répétée comme une tragédie aux fausses allures de farce : Dieudonné et Alain Soral, issus tous deux de la gauche, ont contaminé par leur propagande des millions de personnes, construisant un mouvement néo-nazi puissant , en ayant puisé leurs premières forces dans notre camp. Et à cause d’eux, Faurisson a pu être applaudi sur la scène du Zénith, dès 2008.

 

Memorial 98 ne combat pas seulement pour préserver la mémoire du passé, mais aussi et surtout pour le futur, qui a besoin de cette mémoire pour ne pas répéter les mêmes atrocités.

 

Dix ans après l'assassinat d'Ilan Halimi, son nom est désormais prononcé dans la gauche radicale. Prononcé et même pleuré, si l'on s'en tient aux apparences. Dix ans après l'assassinat d'Ilan Halimi, la dénonciation formelle de l'antisémitisme semble faire l'unanimité dans cette gauche.

 

Forcément, puisque nul ne peut plus dire, après les victimes de Toulouse, après celles de l'Hypercacher, que l’antisémitisme n'est qu'un « préjugé » diffus, et n'ayant rien à voir avec les autres racismes meurtriers. Personne ne peut plus dire, en France, que les personnes d'origine juive n'ont pas plus de problèmes que les Auvergnats.

 

Mais reconnaître les faits, parce qu'ils sont désespérément têtus, ce n'est pas forcément les combattre. C'est une chose de se réveiller après une bataille perdue, c'en est une autre de faire comme si on n'avait jamais dormi, ou pire combattu dans le camp adverse.

 

Aujourd'hui, il est trop tard pour ajouter brusquement et sans explications, le nom d'Ilan Halimi aux victimes du racisme que l'on commémore dans la gauche radicale. Dans notre camp, la seule commémoration honnête et constructive consisterait à expliquer pourquoi cela n'a pas été fait avant, ainsi qu'à reconnaître son silence, d'abord, et les mots et les actes insupportables, ensuite.

 

Il n'est pas nécessaire d'ailleurs, de remonter dix ans en arrière pour en trouver trace. Il y a encore moins de deux ans, en juin 2014, lorsque la mort de Clément Méric a été commémorée par une manifestation à laquelle nous avons participé, le mot antisémitisme ne figurait même pas dans l'appel unitaire, ce qui nous avait amenés à faire en plus, notre propre appel, qui rendait explicitement hommage à Ilan Halimi. Ainsi plusieurs mois après la tuerie de Toulouse et du Musée juif de Bruxelles, voici ce que devait supporter un collectif de lutte contre le racisme ET l'antisémitisme. Il fallait signer un appel à la mémoire d'un jeune militant assassiné par l'extrême-droite parce que le front antiraciste est évidemment nécessaire dans ces circonstances, et en même temps, être seuls à rappeler dans cette mobilisation, la mémoire d'une autre victime du racisme. Pendant qu'en tête de cortège, et après un meurtre commis pas des néo-nazis, une des banderoles proclamait comme priorité « la lutte contre le sionisme ».

 

Du passé faire table rase, ce n'est pas juste pousser la saleté sous le tapis,  mais travailler à détruire les fondations de la haine raciste, même au sein du camp progressiste. Et ces fondations là ne se baladent pas dans l'éther de la pensée, elles engagent aussi celles et ceux qui, pendant des années, les ont construites.

 

Commémorer la mort d'Ilan Halimi, dix ans, après, c'est d'abord réfléchir à ce qui l'a rendue possible, à ce qui pourra empêcher d'autres morts. C'est comprendre comment de jeunes prolos, ont pu en plein cœur des années 2000, en France, assassiner un autre jeune homme parce qu'il était Juif, au nom d'idées qui auraient pu être au mot près celle d'un jeune nazi des années 30.

 

Commémorer, c'est reconnaître l'horreur: le fait que la mort atroce d'Ilan Halimi, bien loin de conduire à la répulsion devant les idées antisémites, a au contraire été suivie d'une décennie qui les a vu exploser.

 

Commémorer c'est comprendre l'horreur pour ne plus la répéter: l'horreur pour notre camp progressiste, que d'aucuns veulent oublier aujourd'hui en se réfugiant derrière la thèse d'un antisémitisme uniquement « islamiste », c'est que le principal vecteur politique de l'antisémitisme français ces dix dernières années, a été une mouvance politique composite, dont les leaders n'étaient pas issus d'un groupe néo-nazi, mais dérivaient en partie de la gauche antiraciste.

 

Commémorer la mort d'Ilan Halimi, aujourd’hui, pour le camp antiraciste, c'est se souvenir, que le même Dieudonné qui appelle dans ses vidéos à déterrer et à profaner le corps d’Ilan, fut un compagnon de route presque incontesté pendant des années, et même après des déclarations antisémites sans ambiguïté.

 

Commémorer, c'est prendre nos responsabilités de militants antiracistes. Nous prenons et disons la nôtre : malgré tous nos efforts, nous n'avons pas réussi à freiner l'antisémitisme dans notre propre camp. Ce n'était pas une option, c'était un impératif et une de nos raisons d'être, et nous mesurons tout le poids de cet échec.

 

Nous ne voulons pas le revivre, et commémorer c'est avant tout continuer la lutte. Contre l'antisémitisme d'où qu'il vienne, avec une responsabilité particulière lorsqu'il vient de notre propre camp : celle d'en extirper les racines, de les rendre visibles, surtout dans les moments où certains, en jetant quelques fleurs sur la tombe d'une victime décédée une décennie auparavant, voudraient à bon compte faire oublier leurs crachats passés.

 

Memorial 98

 

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 18:58

Mobilisation pour le 5e anniversaire du début de la révolte contre la dictature, avec un large collectif dont Memorial 98

 

Tapis de bombes sur Alep

(Plus de 200 000 personnes ont pris la fuite dans la région d'Alep)

 

 

Ajout 15 février: les bombardements russes ciblent les hôpitaux. La fable de l'offensive contre Daech est une nouvelle fois démentie. L’aviation de Poutine met en œuvre le plan de reconquête de l'"ensemble de la Syrie" proclamé par Assad. Dans ce but, l'usage de la terreur est quotidien. Il s'agit d'effrayer les populations, de les priver d'accès aux soins et des les inciter à fuir.

 

 

Alors que l’aviation russe écrase la ville d’Alep sous les bombes, des dizaines de milliers de Syriens sont contraints de prendre le chemin de l’exil. Parmi cette foule de réfugiés, des familles entières, des enfants fuient dans des conditions terribles. Cinq ans après le début du soulèvement contre la dictature Assad et après des centaines de milliers de morts et des millions d’exilés, il faut empêcher Poutine d’imposer sa loi.

Selon des insurgés syriens confrontés à l’intervention militaire russe, les pourparlers de paix sur la Syrie, lancés le 29 janvier à Genève, sont « de la poudre aux yeux, une simple photo pour la galerie, ces négociations sont vouées à l’échec ». On assiste en effet aux efforts conjugués du pouvoir de Damas, de la Russie et de l’Iran pour conjurer toute avancée vers une solution[1] pacifique. Poutine a fait le choix d'anéantir toute possibilité de négociation, au moment même où l'ONU était enfin parvenue à être claire sur les exigences d'un processus de paix.

 

 

Les gouvernements occidentaux toujours lâches face au clan de la dictature

 

300 : c’est le nombre des enfants disparus par noyade lors de la traversée des réfugiés syriens . On doit y ajouter le nombre des adultes également disparus. Face à cette fuite éperdue de ceux qui préfèrent risquer la mort en mer plutôt que la terreur en Syrie, les réactions dans les pays européens se partagent entre une solidarité bienveillante et une hostilité de mouvances xénophobes. On peut s’étonner d’entendre si peu de voix faire le rapprochement entre les effets et les causes, c'est-à-dire entre cette fuite éperdue et l’épouvante de la terreur d’État. Au risque de passer sous silence un élément majeur : le rêve des arrivants n’est pas d’oublier d’où ils viennent et ce qui les a fait partir, mais de voir enfin la chute de la dictature et celle de sa créature Daech, au profit d’une Syrie libre et démocratique.

Se borner à accueillir – ce qui est absolument nécessaire et honorable – sans peser pour la fin du cauchemar syrien, c’est se placer de fait dans le cas de figure d’une Syrie progressivement vidée de ses habitants. Elle sera alors totalement livrée au duo mortifère Assad-Daech et au régime dictatorial et clérical iranien.

320, c’est le nombre des bombardements russes en Syrie[2], depuis le lancement des « pourparlers » sous l’égide de l’ONU, essentiellement sur les quartiers hostiles à la dictature. En détruisant les positions encore tenues par l’opposition modérée au régime, V. Poutine arrivé à la rescousse de la dictature, entend neutraliser ceux qui incarnent un avenir de la Syrie sans le clan Assad.

1400, c’est le nombre des civils tués par ces mêmes bombardements russes, dont 527 femmes et enfants.

Assad – Poutine – Rohani à la manœuvre

 

 

 

Dès que la proposition de pourparlers de paix entre les parties prenantes a été émise, Bachar Al-Assad a prétendu exiger de faire le tri parmi les opposants. Interviewé par France 2[3] en novembre dernier depuis l’Iran, le président Hassan Rohani a montré sa totale identité de vues avec son allié Assad en tenant le même langage.

À la question de David Pujadas « pour vous, Bachar Al-Assad est-il un président légitime ? », Rohani a répondu « ce n’est pas une question de personne (…) mais plutôt une question de terrorisme », et à la question « Pour la France, et pour une partie de l’Occident, Bachar Al-Assad, parce qu’il bombarde son propre peuple, les civils, ne peut pas incarner cette lutte contre le terrorisme, que répondez-vous ? », il a répliqué : « Pensez-vous que l’on peut lutter contre le terrorisme sans un État légitime à Damas ? (…). Quel pays a réussi à combattre le terrorisme sans un État fort ? ». Comme si les dictatures n’étaient pas le terreau idéal du terrorisme. Et s’agissant de futures élections en Syrie, lorsque J-P Elkabbach lui demande si Bachar Al-Assad est « un candidat acceptable », Rohani répond : « on n’a pas le droit de décider pour un pays, tous ces choix doivent reposer sur le peuple syrien ». Comme si, depuis 45 ans de dictature, le peuple syrien avait eu le choix de son régime et de ses dirigeants !

 

 

La rhétorique du terrorisme pour écarter l’opposition

 

Au cours de l’automne 2015, le régime syrien a fait arrêter, sur le trajet de leur retour d’entretiens officiels, deux opposants[4] très connus censés participer aux futurs pourparlers de Genève. Rien d’étonnant de la part d’un pouvoir qui, depuis 2011, qualifie indistinctement ses vrais opposants de « terroristes » et « ennemis » de la Syrie et les voue à une disparition violente. Cette hargne meurtrière remonte à beaucoup plus loin : confronté en 1982 à une rébellion de la ville de Hama, Hafez Al-Assad, dictateur d’alors et père de Bachar, y a envoyé ses forces armées qui ont assiégé la ville pendant près d’un mois. Bilan : 30 000 morts, 15 000 disparus et une part notable de la ville détruite, avec ses nombreux joyaux architecturaux. Sans l’ombre d’une réaction de la part des pays occidentaux déjà tétanisés à cette époque par l’épouvantail bien commode des présumés « terroristes ».

 

Des pourparlers tandis que les attaques continuent ?

De leur côté, les représentants du HCN (Haut Comité pour les Négociations, représentatifs de la rébellion) ont fait valoir des conditions minimales à la tenue des discussions projetées : la levée du siège des villes, la libération de prisonniers, la libre arrivée des secours humanitaires là où ils sont attendus, notamment dans les villes assiégées, l’arrêt des attaques contre les civils, tant de la part du régime que de ses alliés. Force est de constater que ces prérequis ne sont pas du tout réalisés, n’en déplaise au journal l’Humanité[5] toujours complaisante pour le régime Al-Assad sous la plume de P. Barbancey lorsqu’il écrit : « L’opposition syrienne, qui a contribué à tuer dans l’œuf toute négociation politique, en favorisant jusqu’alors une solution militaire, est-elle aujourd’hui disposée à s’asseoir autour de la table ?», faisant mine d’ignorer que c’est le régime qui dès 2011 a militarisé le conflit.

Selon Le Monde du 3 février 2016, les pourparlers de Genève sont suspendus jusqu’au 25 février et « des dirigeants du monde entier doivent se réunir à Londres pour tenter de lever 9 milliards de dollars en faveur des millions de Syriens victimes de la guerre, avec l’ambition d’endiguer la crise des réfugiés qui, du Moyen-Orient à l’Europe, pèse sur les pays d’accueil ». Le groupe international de soutien à la Syrie (une vingtaine de pays dont l’Iran et la Russie) se réunirait à Munich le 11 février.

 

Manœuvres de partition et menace sur Alep-Est

Le but avoué de l’axe Assad-Poutine-Khameneï (le « guide suprême » iranien) est de neutraliser l’opposition syrienne et d’enfermer le pays dans l’alternative Assad / Daech, dont l’immense majorité des Syriens ne veut pas. L’un des scénarios envisagés est une partition de la Syrie avec notamment une zone restant sous la coupe du régime Assad, dite « Syrie utile », même si diverses mouvances[6] du pouvoir s’entredéchirent sur ce point.

Dans ce cas de figure d’une partition, certains partis et groupes combattants kurdes jouent une alliance de fait avec le régime, en contrepartie de leur projet d’une certaine autonomie dans la région de la Rojava. Ce plan serait le substitut illusoire de l’horizon d’un Kurdistan agrégeant les zones des différents pays habitées par des Kurdes. Des factions kurdes ont entrepris de chasser du Rojava au nord les populations arabes qui y vivent depuis des siècles et de débaptiser leurs localités. À la satisfaction du régime qui y voit un atout à jouer dans son projet de partition en se réclamant de la « cause kurde ». Or cette vision est minoritaire chez les Kurdes syriens eux-mêmes qui restent attachés à l’unité d’une Syrie multiconfessionnelle et multiethnique.

Comme les autres minorités et comme la majorité arabe sunnite, les Kurdes syriens , qui ont des représentants dans la Coalition nationale syrienne (CNS), partagent son exigence lorsqu’elle affirme par son communiqué du 22 novembre 2015 que Bachar Al-Assad et « tous les criminels responsables du meurtre du peuple syrien dans l'instance de pouvoir » ne doivent jouer aucun rôle dans la phase transitoire et dans « l'avenir politique de la Syrie ».

Quoiqu’il en soit, le lancement d’un assaut d’Assad et de ses alliés pour faire tomber Alep fait planer une menace gravissime sur le territoire libéré d’Alep-Est où les habitants se sont donnés les organes d’une société civile. L’actuel encerclement d’Alep, conforté et « légitimé » de facto par une offensive sous label kurde, risque d’aboutir à un massacre qui ferait des milliers de victimes et qui assombrirait les perspectives d’une Syrie affranchie de la dictature.

Accompagner et soutenir cette exigence est une œuvre de salut public, tant pour les Syriens que pour l’avenir du des populations dans toute la région.

 

Urgence

L’urgence immédiate est de s’opposer à l’offensive et aux bombardements du trio Assad-Russie-Iran sur Alep et sa région.

C’est pourquoi, avec de nombreuses associations, Memorial 98 appelle à des actions dans les différentes villes et à un rassemblement à Paris le vendredi 12 février.

Non au massacre de la population d’Alep !

N’abandonnons pas un peuple faisant face à son bourreau depuis bientôt cinq ans

Mobilisation vendredi 12 février 18h30

Devant le Ministère des Affaires Étrangères Quai d'Orsay Métro Invalides

Memorial 98 lors du rassemblement du 12 février

Gérard Lauton pour Memorial 98

 

Articles précédents de Gérard Lauton pour Memorial 98:

http://www.memorial98.org/2015/11/avec-les-syriens-eradiquer-daech-pour-une-syrie-libre.html

 

http://www.memorial98.org/2015/10/poutine-et-assad-une-alliance-pour-massacrer-les-syriens.html

 

http://www.memorial98.org/2015/09/pour-les-refugies-syriens-et-pour-une-syrie-libre.html

 

http://www.memorial98.org/article-syrie-un-an-de-combat-et-de-debat-101451973.html

 

www.memorial98.org/article-syrie-quand-lhumanite-s-inquiete-pour-bachar-al-assad-124688465.html

 

Voir également, depuis le début de la mobilisation du peuple syrien en mars 2011, les nombreux articles de Memorial 98 concernant la Syrie ici et sur le blog d'actualités "L'Info Antiraciste", dont

www.memorial98.org/2015/03/noussommessyriens-4-annees-de-lutte-contre-les-tyrannies-de-bachar-al-assad-et-de-daech.html

 

info-antiraciste.blogspot.fr/2015/08/syrie-refugies-crimes-de-guerre-quand.html

 

Notes:

[1]http://www.lemonde.fr/international/article/2016/02/03/syrie-les-pourparlers-de-geneve-suspendus-jusqu-au-25-fevrier_4858865_3210.html.

[2] selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

[3] http://www.leblogtvnews.com/2015/11/interview-du-president-iranien-ce-mercredi-sur-france-2-et-europe-1.html.

[4] http://souriahouria.com/arrestation-de-deux-opposants-syriens-ayant-participe-a-la-reunion-de-riyad/.

[5] https://www.facebook.com/gerard.lauton/posts/1065123943508658.

[6]http://www.lorientlejour.com/article/924737/vers-une-partition-a-la-yougoslave-de-la-syrie-.html.

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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 16:37

(le 9 novembre 2015, commémoration de la Nuit de Cristal)

 

Dans le contexte actuel d'une très importante vague de racisme et d'antisémitisme, nous publions un document fondateur de l’association Memorial 98, rappelant, lors de l'affaire Dreyfus, la mobilisation contre l'extrême-droite et l'antisémitisme du 17 janvier 1898, date anniversaire à laquelle nous faisons référence dans notre nom.

Ce texte intitulé « Un siècle de combats contre l’antisémitisme » rend compte de la continuité de ce combat et aussi de ses difficultés .

Il a accompagné la création de l’association Memorial 98.

Notre association avait organisé le 17 janvier 1998 sa première activité publique: une journée d’étude retraçant les relations, parfois complexes, entre la gauche et la lutte contre l’antisémitisme et le racisme.

En ce cent dix-huitième anniversaire de la mobilisation du 17 janvier 1898, ce document fondateur garde toute son actualité et inspire notre engagement contre le racisme, l’antisémitisme et tous les négationnismes.

C'est dans son esprit que nous nous efforçons de défendre en toutes circonstances une conception et une pratique universalistes de l'antiracisme, car dans le regard des fascistes, nous avons tous la même couleur, celle du sang à faire couler.

L'activité de Memorial 98 s'est développée, notamment dans le domaine des publications et de leur diffusion, avec nôtre  blog l'Info Antiraciste qui constitue nôtre "fil d'actualité".

Nous sommes également présents sur les réseaux sociaux ( accessible sur cette page à gauche des articles)

Cet anniversaire est l'occasion d'appeler nos lecteurs et ceux qui se reconnaissent dans nos combats à faire connaître ces blogs et leurs articles. Le blog est complété par un groupe Facebook qui vit au rythme de l'actualité quotidienne et permet de partager de nombreux débats et informations ainsi que des actions: contre la déchéance de nationalité et pour la levée immédiate de l'état d'urgence, contre les expulsions de sans-papiers, en soutien à la population syrienne qui fait face à Assad et Daech, mobilisations avec les migrants et réfugiés, commémorations de la Nuit de Cristal nazie...

Si vous visitez ce blog pour la première fois, nous vous proposons de vous y abonner afin de recevoir tous les articles à leur parution.

 

MEMORIAL 98

 

 

 

 

"Le centenaire de la parution du J'accuse de Zola (en Janvier 1998 NDLR) a donné lieu à de nombreuses commémorations et prises de position.

On connaît moins l'engagement des militants de gauche qui se jetèrent très tôt dans la bataille pour la défense de Dreyfus, contre l'antisémitisme et le nationalisme.

Le 17 janvier 1898, quatre jours après la publication par Émile Zola de son "J'accuse" , protestant contre la condamnation de Dreyfus, au paroxysme de ce qu'il était alors convenu d'appeler l'Affaire, les antisémites ripostaient violemment. Dans toute la France des cortèges pogromistes déferlaient sur les quartiers juifs aux cris de « Conspuez Zola! » et de « Mort aux juifs! ».

A Paris une réunion publique était programmée par l'aile la plus dure de l'antidreyfusisme, dans la salle dite du Tivoli‑Vauxhall; plusieurs milliers de personnes s'y pressaient.

Une centaine de militants ouvriers parisiens, socialistes de gauche dit allemanistes et anarchistes principalement, vinrent apporter une contradiction musclée à ce meeting. Les orateurs prévus dont Dubuc, président de la "Jeunesse antisémite", Jules Guérin, président de la "Ligue antisémitique de France" et directeur du journal l'"Antijuif", ne purent ce soir-là déverser leur poison en toute liberté. L'estrade fut prise d'assaut et la grande messe anti-juive tourna court.

Cette action connut à l'époque un important retentissement; elle figurait en première page de tous les quotidiens parisiens et fut fièrement revendiquée par ses initiateurs. Ce sursaut fut, dans le mouvement ouvrier de l'époque, la première réaction publique de rejet de l'antisémitisme, alors que l'extrême droite tentait comme aujourd'hui, souvent dans les mêmes termes, d'orienter sa propagande vers les milieux populaires.

Un siècle, jour pour jour après ces événements, l'association Mémorial 98 a voulu rendre hommage à ces pionniers de la lutte antiraciste et réfléchir à cette occasion aux rapports entre le mouvement ouvrier et le combat contre l'antisémitisme.

Il ne s'agissait néanmoins pas d'une commémoration.

En effet, deux années plus tôt en 1996, alors que le mouvement des sans‑papiers se développe avec le soutien de la notoriété de l'abbé Pierre, débute l'affaire Garaudy. Cet ancien dirigeant du Parti communiste fait paraître aux éditions de la Vieille Taupe, spécialisées dans le négationnisme, un livre, qui sous prétexte de dénoncer « les Mythes fondateurs de la politique israélienne », reprend tous les clichés négationnistes. Le scandale s'aggrave lorsque l'abbé Pierre déclare son soutien à Roger Garaudy et multiplie les prises de position antisémites. On apprend à cette occasion que depuis plusieurs années il a défendu ce genre de thèses.

Militants antiracistes engagés dans le soutien aux sans‑papiers, nous sommes alors surpris par la gêne, voire la complaisance qui se manifeste à l'égard de l'abbé. Son discours antisémite est traité ‑ y compris par ceux qui sont en principe les plus vigilants dans la lutte contre le racisme - comme un "dérapage", une foucade un peu obscène mais pas très grave.

C'est à ce moment que se cristallise le projet qui devait mener à la création de l'association Mémorial 98.

Notre attention avait déjà été attirée sur cette première mobilisation ouvrière contre l'antisémitisme par quelques phrases d'une brochure de l'organisation Alternative libertaire intitulée « La mauvaise conscience » et qui traitait de l'antisémitisme dans la gauche.

Ce document reprenait les informations de Michel Winock (« La gauche et les juifs » paru dans Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France)1 qui décrit ainsi la situation en janvier 1898 :

« Le 19 janvier après que les poursuites ont été lancées contre Zola un manifeste est lancé par 32 députés socialistes qui se déclarèrent "au-dessus de la mêlée". Les élections législatives devaient avoir lieu en mai 1898, Or les socialistes parlementaires sont sensibles à la pénétration des mots d'ordre nationalistes et antisémites dans les couches populaires.

C'est moins du côté du Parlement qu'on retrouve le premier foyer de résistance au nationalisme et les premiers bataillons dreyfusards que dans les tendances antiparlementaires du mouvement ouvrier: dans le groupe dit allemaniste et dans les colonnes de son journal "Le Parti ouvrier" et chez les anarchistes qui entourent Sébastien Faure et le Libertaire. Dès la fin de l'année 1897 ils ont fait leur choix [...]. Le 17 janvier, Jules Guérin ayant organise une réunion antisémite les anarchistes de Faure et les allemanistes pren­nent d'assaut l'estrade et dispersent la réunion. »

Le mouvement ouvrier français a longtemps hésité à s'engager dans la bataille démocratique et antiraciste. L'évolution de ses dirigeants vers la cause dreyfusarde n'est pas linéaire.

 

La gangrène antisémite a largement touché le mouvement ouvrier français du XIXe siècle. Bien entendu, elle était antérieure à celui-ci et n'avait pas épargné la philosophie des Lumières. Voltaire rédigeait ainsi l'article « Juifs » de son Dictionnaire philosophique: « Vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition". »

Néanmoins, la Révolution a reconnu dès 1789 les Juifs comme citoyens français, puis a émancipé ceux d'Alsace et de Lorraine en 1791. Sous Louis‑Philippe, la presse souligne la fortune colossale accumulée par la famille Rothschild, à laquelle on ne tarde pas à assimiler tous les Juifs...

Un antisémitisme à prétention sociale allait dès lors renforcer l'antisémitisme d'origine chrétienne.

Des figures marquantes du mouvement ouvrier français cèdent à la tentation d'amalgamer le Juif et l'usurier, ou d'habiller leur antisémitisme d'un sentiment athéiste. Proudhon, un des pères de l'anarchisme français, écrit à propos de la « race juive » :

« Demander son expulsion de France, à l'exception des individus mariés avec des Françaises; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi [...] Le Juif est l'ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l'exterminer »2

Le jeune Marx lui‑même tient un discours douteux dans "La question juive" écrite en 1844 alors qu'il séjournait en France:

« L'argent est le dieu jaloux d'Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister, »

En 1891, un délégué juif américain demande au congrès international socialiste de Bruxelles de condamner l'antisémitisme. Mais la motion retenue renvoie dos-à-dos « les excitations antisémitiques et philosémitiques ». C'est notamment à la demande de deux délégués français que ce dernier mot a été ajouté.

Édouard Drumont, l'auteur antisémite du best-seller absolu de l'époque "La France juive", n'hésite pas à se parer d'un vocabulaire anticapitaliste :

« Avec le sémite, tout part de la Bourse, tout revient à la Bourse, toute action se résume à une spéculation. [...] Sur qui pèse le régime actuel? Sur l'ouvrier révolutionnaire et sur le conservateur chrétien. L’un est atteint dans ses intérêts vitaux ; l'autre blessé dans ses croyances les plus chères. »3

 

DU CÔTÉ DES ANARCHISTES...

 

Lorsque commence l'affaire Dreyfus, les anarchistes français sont affaiblis par la répression. Beaucoup d'entre eux sont contaminés par l'antisémitisme à prétention sociale. En novembre 1894, au début de l'affaire Dreyfus, Pouget écrit dans son journal "Le Père peinard" :

« Un youtre alsacien, Dreyfus, grosse légume au ministère de la Guerre, a bazardé un tas de secrets militaires en Allemagne. Ohé, bourgeois, ne vous épatez donc pas; les militaires ont ça dans le sang. »4

Les anarchistes qui, comme Bernard Lazare, défendent la cause de Dreyfus sont au début très isolés. Pourquoi défendre un officier, fils de bourgeois... et un « youtre » ?

Bernard Lazare s'engage aux côtés de Dreyfus dès le début de 1895, bien avant Zola, Il essaye de convaincre les autres révolutionnaires d'en finir avec leurs préjugés dans un texte intitulé : « Antisémitisme et révolution ». Mais il faut attendre janvier 1898 pour que le mouvement anarchiste commence à basculer, notamment grâce à Sébastien Faure. Dans son journal, "Le Libertaire", celui-ci écrit : « Dreyfus est l'enchaîné de vos lois, monde chrétien et société bourgeoise! ». En février, il répond à Pouget que l'affaire Dreyfus « porte à l'ordre du jour la question sociale toute entière dans ses complexités ». Peu à peu, Émile Pouget et d'autres libertaires finissent par s'engager dans ce que Jean Grave, dirigeant anarchiste, appelle «la lutte entre clarté et obscurantisme». Mais Sébastien Faure sera, après coup, l'objet de nombreuses critiques de la part de ses camarades qui lui reprocheront une « compromission avec les partis politiques ».

LES SOCIALISTES : DE L’ABSTENTION AU DREYFUSISME

Le socialisme français est fortement divisé à cette époque. Le Parti ouvrier français de Guesde et de Lafargue est le plus organisé. Les socialistes révolutionnaires d'Allemane, implantés dans le mouvement syndical, viennent de se séparer des possibilistes de Brousse. Millerand incarne l'aile droite du mouvement, les socialistes indépendants. Depuis 1893, une quarantaine de socialistes sont députés; parmi eux Jaurès, Guesde et Millerand.

Tous ont longtemps rechigné à s'engager, à l'exception des allemanistes et notamment de Lucien Herr qui mobilisera largement les intellectuels aux côtés de Dreyfus.

Avant l'affaire Dreyfus, Jaurès entretenait des relations somme toute cordiales avec des antisémites notoires comme Drumont et l'ancien communard Rochefort. En mai 1895, à l'issue de courtes vacances en Algérie et après la condamnation et la déportation de Dreyfus à l'île du Diable, Jaurès publie deux articles dans La Dépêche de Toulouse; il écrit : « Sous la forme un peu étroite de l'antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire »,. Et Jaurès de reprendre à son compte les arguments du lobby antisémite contre la « puissance juive ». Il n'a vu que « l'usure juive » qui réconcilie contre elle « l'Européen » et « l'Arabe ».

Lorsque Zola lance son "J'accuse", le 13 janvier 1898, les choses vont évoluer... mais lentement. Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire d'Allemane s'est engagé dès décembre 1894 contre le conseil de guerre qui avait condamné Dreyfus.

« Étrangère à l'antisémitisme, c'est la coopérative d'impri­merie, dirigée par Allemane, qui publie en 1898 la belle Lettre des ouvriers juifs de Paris au Parti socialiste français : cessez de nous prendre pour des Rothschild! »5

Comme on l'a vu, les parlementaires socialistes n'en sont pas du tout là. Le plus droitier d'entre eux, Millerand, ne se ralliera au camp dreyfusard qu'au tout dernier moment, le 31 août 1898, après le suicide du commandant Henry, auteur confondu du faux accablant Dreyfus; la révision du procès devenant inévitable, le pragmatique Millerand s'y rallia.

L'évolution de Jaurès est plus rapide, mais non exempte d'ambiguïtés. En juin 1898, déjà acquis à la cause dreyfusarde, il déclare encore :

« Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n'est pas par la fièvre du prophétisme, nous savons bien qu'elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de cor­ruption et d'extorsion. Mais nous disons, nous : ce n'est pas la race qu'il faut briser; c'est le mécanisme dont elle se sert, et dont se servent comme elle les exploiteurs chrétiens. »6

L'adhésion au dreyfusisme n'évacue pas tout antisémitisme.

Alors que Jules Guesde l'« orthodoxe » a vu dans J’accuse « le plus grand acte révolutionnaire du siècle », son parti publie néanmoins, fin juillet 1898, un manifeste qui tranche : « Les prolétaires n'ont rien à voir dans cette bagarre ». Seules comptent la lutte de la classe et la révolution sociale.

Derrière ce discours simpliste, se cache la déception électorale de mai 1898 : Jaurès et Guesde ont été battus dans leurs circonscriptions, alors que Drumont est élu à Alger sur la base d'une campagne dont les thèmes sont à la fois « républicains » et antisémites : « Vive l'Armée! Vive la République! À bas les juifs! ».

L'antidreyfusisme ouvrier persiste, notamment chez les travailleurs de l'habillement concurrencés par le nouveau prolétariat juif originaire d'Europe central. Et « l’on compterait 10 % d'ouvriers, en particulier des cheminots, parmi les 100 000 premiers adhérents de la Ligue de la patrie française »7.

Tout de même, l'ensemble du mouvement socialiste finira par entrer dans la bataille. Le mouvement ouvrier pèsera de tout son poids contre les ligues nationalistes, dans un contexte de remontée de la combativité : entre 1898 et 1900, le nombre de jours de grève passe de 1,2 à 3,7 millions. Dans les manifestations dreyfusardes, « les prolétaires font masse, ils contribuent, avec les étudiants, à dynamiser » le mouvement8.

Dreyfusard très tardif, Millerand deviendra ministre du Bloc des gauches. Il s'attachera à convaincre Jaurès de se contenter d'une grâce présidentielle et d'abandonner la bataille pour la révision du procès.

L'affaire Dreyfus a montré que la lutte contre le racisme ou pour les droits de l'homme en général n'était pas étrangère à la lutte des classes. Dreyfusard de la première heure, Bernard Lazare écrira en 1901 :

« On ne pourra Jamais détruire l'antisémitisme; on pourra momentanément en enrayer les manifestations violentes, mais on le verra réapparaître selon les circonstances. Le Juif est trop nécessaire aux peuples chrétiens, l'antisémitisme trop utile pour les possédants, les chefs d'État, les dirigeants des nations chrétiennes. Le Juif n'existerait pas pour qu'on puisse détourner sur lui les colères de ceux dont'on spolie et sauver ainsi les coffres‑forts qu'ondoya l'eau du baptême, qu'assurément on l'inventerait. »9

Notes:

1) WINOCK (Michel), « La gauche et les juifs », Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Points Histoire, Le Seuil.

2)PROUDHON (P.J.), Carnets, 1858.

3)DRUMONT (Édouard), La France juive, 1886.

4)CRANIGUES (Jean), « Les anarchistes », L'Affaire Dreyfus de A à Z, sous la direction de M. Drouin, Flammarion, 1994.

5)REBÉRIOUX (Madeleine), « Jaurès et les socialistes », L'Affaire Dreyfus de A à Z, op. cit.

6)Ibid note 1.

7)PIGENET (M.), « Les ouvriers et leurs organisations » in L'Affaire Dreyfus de A à Z, op. cit.

8) Ibid.

9)ORIOL (Philippe), « Bernard Lazare », L'Affaire Dreyfus de A à Z, op cit."

 

Voir aussi ces articles qui représentent une petite sélection parmi 334 articles publiés sur ce site depuis 2007:

 

http://www.memorial98.org/2015/11/la-decheance-de-nationalite-est-une-decheance-de-la-democratie.html

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Dieudonné : au-delà de la quenelle, l’escalade meurtrière.

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D'où viennent les jeunes djihadistes?

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De Brahim Bouarram à Clément Méric, l'ordinaire de l'indulgence judiciaire pour les militants d'extrême-droite.

" Dans un lycée de prestige, un antisémitisme d'une certaine classe".

Ghetto de Varsovie: 70 ans après la révolte

Génocide des Tutsi : pour une reconnaissance des responsabilités françaises

Hitler ? Pff, une banalité ! ... par Souâd Belhaddad

Srebrenica : la brûlure de la mémoire

Antisémitisme: le double anniversaire du 3 Octobre

Le centenaire d'Hergé, antisémite et collaborateur des nazis

 

Voir aussi une petite sélection parmi les 262 articles publiés sur l'Info Antiraciste depuis octobre 2014:

 

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MEMORIAL 98

 

 

 

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 00:51

Le film "le fils de Saul" se déroule dans un camp d'extermination; c'est l'histoire d'un « Sonderkommando[1] ». Nous le recommandons vivement.

C'est avec lui que l'on découvre Auschwitz comme on ne l'avait probablement jamais vu au cinéma : une ruche abominable et gigantesque, une usine à fabriquer des cadavres à la chaîne.

Les jeunes cinéastes Clara Royer et László Nemes en ont écrit le scénario ensemble.

Làslo Nemes est un  réalisateur hongrois, une partie de sa famille a été déportée en 1944.

Elle est française, spécialiste des littératures d'Europe centrale. Elle explique que  Le Fils de Saul est « sorti des tripes » de Nemes, qui a pris le parti radical de ne pas quitter son personnage principal d'une semelle.

 

Du bruit et de la fureur

 

L'ampleur des fracas résonne encore à la sortie du cinéma.

Des déflagrations assourdissantes, des claquements de portes, des grincements métalliques, un déchaînement de hurlements, des clameurs, s'entremêlent, s'enchevêtrent comme ces corps en filigrane, eux-mêmes, mêlés, défigurés, estropiés.

Toujours en arrière plan, la blancheur des dépouilles nues, bras et jambes confondus, entrecroisés, sans visage, du sang dans la noirceur des dédales, d'où surgissent des hommes, rien que des hommes…bousculés, ils courent, ils frappent, ils entrent, ils sortent, ils repoussent et puis Saul parmi ces êtres inhumanisés, une croix rouge sur le dos de son vêtement. Cette croix qui le désigne, qui le stigmatise.

Saul au visage impassible.

La caméra le fixe et l'escorte de dos, de face, de profil, debout, courbé, agenouillé, herculéen.  

Le même regard intensément noir qui ne dit rien ou qui en dit long.

Silencieux au milieu de toutes ces lamentations, il semble nous interroger.

Que fait-il là ?

Quel destin que de se retrouver parmi les siens pour les envoyer à la mort, un sursis pour la sienne, elle-même inéluctable.

La mort, toujours présente à chaque cri, à chaque injonction, elle peut arriver à tout instant selon le bon vouloir de ces monstres qui n'ont de cesse de hurler.

II accomplit sa tâche consciencieusement avec toute sa force de vie, à la cadence des vociférations : encourager et refouler sous la « douche » de la chambre à gaz ses congénères, les hommes, les femmes et les enfants.

Il lessive le sol rougi, il envoie des pelletées de cendres, il creuse la terre, sans jamais se départir de sa rage.

On reste paralysé face à cette fureur de gesticulations ininterrompues.

Ses gestes mécaniques ne font pas venir les larmes aux yeux.

Un enfant respire à peine. Il le reconnait, il se l'approprie. Il va déployer toute sa hargne pour lui inventer une sépulture et trouver un rabbin pour dire le kaddish.

Cela devient sa raison de rester vivant, lui que la mort guette à chaque injonction, à chaque éclat démoniaque, à chaque chuchotement.

Au milieu de cet effroi des hommes et des femmes survivent. Une société s'organise. Des hommes à qui il reste le courage de fomenter une révolte.

 

Alors que nous sortions encore abasourdis, assourdis les oreilles fracassées du bruit de ces cris où les langues et les sommations s'interpellent, une spectatrice est venue nous interroger

Elle s'étonnait de ne pas avoir eu d'empathie avec le personnage principal.

 

 

Comment interpréter la quête de Saul ?

Je n'ai pas été émue aux larmes, il est vrai.

J'ai pensé, en y réfléchissant, que ce n'était pas « du cinéma » .

Tout cela a existé.

Ce sont ces monstruosités qui nous tétanisent jusqu'à glacer nos émotions.

 

Le fils de Saul est un film essentiel par son caractère pédagogique.

Il évite les images accablantes.

Il nous fait vivre un enfer sonore, une résonnance en écho qui illustre la brutalité, la barbarie dans toute son horreur.

 

Evelyne Lévy pour Memorial 98

 


[1] Signifie groupe spécial. Il s’agit d’un groupe de déportés chargés de convoyer d'autres déportés jusqu'aux portes des chambres à gaz, d'en extraire les cadavres pour les brûler, avant de nettoyer les lieux et de se débarrasser des cendres. Pour ces détenus au statut particulier, ce travail ne représente qu'un sursis avant leur propre extermination

 

Voir aussi sur Memorial 98:

 

http://www.memorial98.org/article-allez-voir-la-rafle-46705214.html

 

http://www.memorial98.org/article-liberation-d-auschwitz-70-ans-apres-les-images-temoignent-125439876.html

 

http://www.memorial98.org/article-chef-d-oeuvre-allez-voir-welcome-in-vienna-90728752.html

 

Voir sur l'Info Antiraciste, blog d'actualités de Memorial 98:

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/12/shoah-commemoration-en-norvege-et-en.html

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/04/ghetto-de-varsovie-la-revolte-au-coeur.html

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/07/quand-les-nazis-deportaient-les-juifs.html

 

http://info-antiraciste.blogspot.fr/2015/08/2-aout-71-ans-apres-lextermination-des.html

 

 

 

 

18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 20:15

Actualisation du 14 janvier:  

Objectif 30 janvier contre la déchéance de nationalité, pour la levée immédiate de l'état d'urgence.

Alors que la discussion à l'Assemblée nationale sur la révision constitutionnelle débutera début février, le Collectif national, dont Memorial 98 fait partie, appelle à une journée de manifestations le samedi 30 janvier partout dans le pays et à Paris, à 14h30, place de la République.

La carte des manifestations unitaires est ici https://etatdurgence.fr/

 

Memorial 98 appelle à tout faire pour le succès de cette journée et à amplifier la diffusion de la pétition http://www.nousnecederonspas.org/petition .

 

" Communiqué de presse du collectif « Nous ne céderons pas ! »

Paris, le 14 janvier 2016

Nous manifesterons le 30 janvier 2016

Les associations et organisations syndicales regroupées autour de l’appel « Nous ne céderons pas ! » et ayant lancé la pétition « Pour nous, c’est définitivement non ! », contre la réforme constitutionnelle, appellent à manifester le samedi 30 janvier 2016 partout en France et à Paris, à 14h30, place de la République.

Elles expriment leur refus de la réforme constitutionnelle et leur exigence de la levée de l’état d’urgence."

 

Actualisation du 4 janvier 2016: face à la mobilisation croissante, le gouvernement sort une  invention diabolique. Il s'agirait maintenant  de généraliser la déchéance en cas de condamnation pour terrorisme, y compris pour ceux qui ne disposent pas d'une double nationalité. Or, on nous a expliqué à juste titre que cette mesure est interdite par les conventions internationales dont la France est signataire, car elle aboutit à créer des "apatrides" c'est à dire des personnes sans aucune nationalité. C'est une raison supplémentaire d'agir dès maintenant en signant et en faisant signer massivement la pétition nationale ci-dessous. La mesure inique de déchéance de nationalité doit être complètement retirée.

Actualisation du 29 décembre: Memorial 98 appelle a signer en ligne et à diffuser  la pétition lancée par le Collectif national " Nous ne céderons pas" initié par la Ligue des droits de l'homme.

L'adresse pour signer est http://www.nousnecederonspas.org/petition

Le texte de la pétition :

Pour nous, c’est définitivement non !

Non au projet de déchéance de la nationalité, non à une démocratie sous état d’urgence, non à une réforme constitutionnelle imposée sans débat, en exploitant l’effroi légitime suscité par les attentats.

Nous n’acceptons pas la gouvernance de la peur, celle qui n’offre aucune sécurité mais qui assurément permet de violer nos principes les plus essentiels.

Notre rejet est absolu. Nous appelons tous ceux et celles qui partagent une autre idée de la France à le manifester."

 

Actualisation du 27 décembre: la colère gronde chez tous ceux qui sont attachés aux droits égaux et au droit du sol. La révolte se développe au sein même du parti de Hollande et Valls, comme le montrent les multiples déclarations de membres et militants de ce parti, ainsi que de députés qui annoncent qu'ils ne voteront pas la mesure( pensez à interpeller votre député). Face à ce soulèvement, Valls choisit l'escalade et même l'insulte en dénonçant "une partie de la gauche (qui) s’égare au nom de grandes valeurs". On rappellera que Valls lui-même a expliqué que la mesure de déchéance n'avait pas d'efficacité pratique (voir ci-dessous) mais qu'elle constituait un "symbole". Symbole discriminatoire contre grandes valeurs, l'enjeu est clair et s'inscrit dans le long combat pour la défense du droit du sol et du refus des déchéances de nationalité (voir le rappel de ce combat ci-dessous). En même temps l'exécutif diffuse un argumentaire et des consignes aux députés socialistes afin de peser sur leur vote. L'autoritarisme et la mise en cause des engagements de la gauche vont ainsi de pair. Il est d'autant plus important que le mouvement antiraciste et tous ceux qui sont attachés aux "grandes valeurs" se manifestement très fortement.

 

Actualisation du 24 décembre: F. Hollande et M. Valls ont donc décidé de maintenir la déchéance de nationalité dans les projets gouvernementaux. Ce choix a peu à voir avec la lutte contre le terrorisme et beaucoup à voir avec des manoeuvres politiciennes en direction de la droite. C'est ce qu'indique M. Valls lui-même en présentant la mesure: " L'efficacité - et tout le monde l'aura compris depuis cette annonce - n'est pas l'enjeu premier. C'est une mesure à caractère hautement symbolique..."

Le symbole est donc celui de la discrimination et de l'atteinte au principe du droit du sol, car comme l'avait déclaré la veille de cette annonce la ministre de la justice C. Taubira: «Cette déchéance de nationalité sur des personnes nées françaises, qui appartiennent depuis leur naissance à la communauté nationale, ça pose un problème de fond sur un principe fondamental qui est le droit du sol, et qui est, dans l'histoire de la construction de la communauté française sur une base civique, un pilier fondamental".

C'est ce qui est contenu dans le texte ci-dessous, qui rapelle l'importance de ces principes, mis en cause par le FN et la droite depuis 30 ans.

Désormais chacun(e) se trouve placé face à ses responsabilités. Chaque député, chaque sénateur se réclamant de la gauche, sera amené à voter et nous l'espérons, à rejeter ce projet discriminatoire. Les arguments sont connus et ce sont d'ailleurs ceux qu'ont utilisé F. Hollande et M. Valls lorsqu'ils s'opposaient en 2010 aux projets équivalents de Sarkozy.

Pour notre part, dans la continuité de notre engagement antiraciste, nous appellons à la mobilisation immédiate pour la défense du droit du sol, pour le rejet de la déchéance de nationalité. Avec de nombreuses associations et avec toutes les personnes désireuses de réagir à cette déchéance de démocratie, nous seront présents et ne céderons pas. 

 

 Memorial 98 

 

La "déchéance de nationalité", y compris pour des personnes nées en France, fera-t-elle partie du projet de loi constitutionnel promu par le gouvernement et F. Hollande ? Les manœuvres semblent se multiplier autour de cette calamiteuse proposition, qui établit une inégalité entre les citoyens français, selon qu'ils disposent ou pas d'une autre nationalité. Manuel Valls fait dire par des échos de presse qu'il faudrait renoncer à cette mesure qu'il a pourtant approuvé et mis en avant. Notons qu'il avait auparavant pris la responsabilité du renvoi aux calendes grecques de l'obtention du droit de vote des étrangers.

 

La déchéance de nationalité représente un immense facteur de discrimination. Elle suppose qu’il existe deux types de Français: les citoyens que l’extrême droite désigne comme les « Français de souche », et les autres, qui ne le seraient que s’ils se tiennent correctement et prouvent jour après jour qu’ils sont dignes de le rester. Certes, le code civil prévoit la possibilité, dans un certain nombre de cas, de déchoir de leur nationalité des étrangers qui ont acquis la nationalité française ; c’est notamment le cas pour ceux qui sont condamnés pour terrorisme. Le gouvernement veut aller plus loin, et pouvoir déchoir ceux qui sont nés Français.

L’impact de cette mesure contribuerait à fragiliser encore des populations issues de l'immigration, puisqu’elles constitueraient évidemment sa principale cible. Près du tiers des descendants d’immigrés déclarent une double nationalité. Cela représente environ 3,3 millions de personnes. Celles-ci sont aujourd’hui françaises à part entière. Demain, si cette réforme était validée et adoptée, elles entreraient dans l’ère du soupçon. La naissance sur le sol français "protège" à ce jour les binationaux contre la possibilité de déchéance de leur nationalité française; cela ne serait plus le cas si le projet Hollande est adopté. Cela constitue donc une remise en cause de droit du sol protecteur.

 

Le 1er décembre, le Conseil d’État a été saisi par le gouvernement,  pour avis, d’un projet de loi visant à consolider juridiquement l’état d’urgence et, en particulier, à autoriser cette déchéance de la nationalité, y compris pour des Français nés en France et disposant d’une autre nationalité, dès lors qu’ils auraient été condamnés pour terrorisme. Ils seraient ensuite évidemment expulsés.

 

Le Conseil d’État a semble-t-il choisi de ne pas se prononcer sur cette mesure et de la renvoyer à la décision du gouvernement. Le prétexte d'une "censure" du Conseil d’État est ainsi évacuée et  le gouvernement et F. Hollande se retrouvent placés devant leurs responsabilités; ils doivent immédiatement et définitivement retirer cette mesure.

 

Parmi toutes les mesures d'ordre sécuritaire envisagées au lendemain des attentats, celle concernant la déchéance de nationalité est particulièrement nuisible et effrayante.

 

Elle provoque déjà un immense malaise à gauche alors que le Front National ainsi que la direction des Républicains s'en félicitent.  Comme l'a rappelé Daniel Goldberg, député socialiste de Seine-Saint-Denis (et comme nous l'avions noté ici)  : «La seule fois où l’on a retiré la nationalité à des nés français, c’était sous Vichy…» Même Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS a été contraint de se démarquer, en déclarant:  «Ce n'est pas une idée de gauche, ce n'est pas la gauche qui a mis ça à l'ordre du jour». C'est en effet une proposition émanant du FN et de la direction de LR, mais c'est bien F. Hollande qui l'a mise en avant au lendemain des attentats du 13 novembre

 

D’ailleurs Marine Le Pen s'était félicitée de ce qui apportait de l'eau à son moulin, à la veille des élections régionales du 6 et 13 décembre: « Quand vous voyez un président de la République tourner le dos à toutes les idées qui étaient les siennes et reprendre les mesures du FN, il y a un côté étonnant, un hommage au FN, qui se retrouve crédibilisé »,

 

Que contient le projet, tel que F. Hollande l'a lui-même présenté devant le Congrès à Versailles dès le 16 novembre? Il a déclaré ce jour-là :

"Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou un acte de terrorisme, même s' il est né Français. Je dis bien même s'il est né Français, dès lors qu'il bénéficie d'une autre nationalité", a insisté le président.

 

Ainsi afin de se donner un profil de fermeté et plaire à la droite et au FN, F. Hollande semblait prêt à remettre en cause les principes d'égalité et de non-discrimination.

 

Or, la  législation française a depuis toujours accepté la binationalité. L’inscription dans la Constitution ou dans la loi de deux catégories de Français produirait des effets destructeurs sur le statut et les droits de tous ceux qui pourraient être la cible d'une déchéance de nationalité et d'ailleurs aucun effet réel contre le terrorisme.

 

Auparavant seuls le Front National et la droite radicale avaient mis en cause l'égalité des citoyens binationaux.
C'est Jean-Marie Le Pen qui avait inauguré ce style d’attaque dès 1989. Le 5 décembre de cette année là, à la télévision (chaîne la 5), Le Pen débat avec Lionel Stoleru , alors secrétaire d'Etat chargé du Plan, sur le thème du travail au noir.
Il commence par demander à son interlocuteur s'il a la double nationalité (sous-entendu israélienne) ... en faisant ainsi allusion à ses origines juives.
En 2007 le dirigeant d’extrême droite s’en prend à R. Dati dans ces termes :" question à Mme Dati: est ce que vous avez la nationalité marocaine, ou est-ce que vous avez la nationalité française? Vous devez choisir. Si vous choisissez la nationalité étrangère, vous serez des étrangers, respectés en France, mais selon le statut des étrangers sans les avantages que moi je crois devoir réserver aux Français… »

De Villiers candidat du MPF à la présidentielle de 2007, avait lui aussi inscrit à son programme" l'interdiction de la double nationalité".

 

En 2011 Marine Le Pen marche dans les pas de son père. Elle dénonce la candidate écologiste Eva Joly, d'origine norvégienne, au prétexte de sa double nationalité et lui conteste le droit de se présenter à l'élection présidentielle de 2012. Elle utilise pour cela la rhétorique classique de l’extrême-droite française en déclarant :

"Quand on est candidat à la présidentielle (...) il faut avoir un lien charnel avec notre pays, avec notre peuple. Je trouve profondément indécent que quelqu'un qui est devenu français à 20 ans, qui a la double nationalité, puisse poser sa candidature... Il faut supprimer la double nationalité"

 

Lors du discours de Grenoble en 2010, Nicolas Sarkozy prétendait créer un nouveau motif de déchéance pour les binationaux naturalisés condamnés pour meurtre ou tentative de meurtre sur des agents dépositaires de l’autorité publique. Son projet fut abandonné quelques mois plus tard. Mais deux propositions de loi allant dans le même sens, présentées par le très droitier Philippe Meunier, député du Rhône et acolyte de Wauquiez  (LR) ont été débattues à l’Assemblée, fin avril 2014 et en avril 2015. Il s'agissait alors de priver de la nationalité tout binational participant «à des opérations armées contre les forces armées ou les forces de sécurité françaises». Des initiatives que la majorité socialiste balayait d’un revers de main, Patrick Mennucci ( député PS) n’y voyant qu’un moyen «d’envoyer des signaux au FN, de faire des clins d’œil au vieux chef et à ses deux héritières».

 

Hollande et le gouvernement mettent en cause le droit du sol.

En envisageant de promulguer  de telles mesures,  Hollande  et Valls attaquent aussi le cœur des positions de la gauche en matière de droit du sol, c'est à dire l'accession à la nationalité pour tout enfant qui naît en France.

 

La défense du droit du sol à donné lieu à de très importantes mobilisations durant toutes les années 1980-1990. La droite et le FN ont entamé la remise en cause du Code de nationalité dès les années 1980. La gauche et le mouvement antiraciste se sont mobilisés pendant plusieurs années, aboutissant à une manifestation nationale contre le projet de réforme du code de la nationalité qui a rassemblé plus de 50 000 personnes à Paris, le 15 mars 1987, sous le mot d'ordre "Faut pas décoder!"

 

Les théories du Front National avaient été installées dans la panoplie de la droite dans les années 1980, par l’intermédiaire du Club de l’Horloge.

 

Ce club, qui se positionnait comme une passerelle idéologique entre le FN et la droite, écrivait dès 1984 : « Aujourd'hui le code de la nationalité est une machine à fabriquer des "Français de papier", qui n'ont ni assimilé notre culture ni affirmé leur attachement à la patrie. Pour maintenir notre identité nationale, il est urgent de réformer cette législation. Le Club de l'Horloge, qui a lancé ce débat dans l'opinion, décrit ici la réforme qu'il faudra réaliser tôt ou tard… »

 

La mise en pratique de ces théories fut concrétisée par Chirac et Pasqua, en 1986, lors du retour de la droite aux affaires.

Elle fut symbolisée par la tentative de supprimer le traditionnel droit du sol et le droit à la nationalité française pour les enfants nés en France et issus de parents étrangers. "Être Français, ça se mérite" disait déjà Pasqua. Dans cette bataille du code de nationalité, le gouvernement Chirac-Pasqua, qui pensait remporter une victoire décisive, fut contraint de reculer fin 1986, en raison des grandes mobilisations étudiantes contre la loi Devaquet et les « facs-Tapie ». L’épisode tragique de la mort du jeune Malik Oussekine, battu à mort par la police le 6 décembre de cette même année, symbolisa la violence contenue dans les projets gouvernementaux .

« La carte nationale d'identité n'est pas la Carte Orange (carte de transport de la RATP) », écrivait Jean-Marie Le Pen, qui siégeait à l’’Assemblée Nationale entre 1986 et 1988, dans l'exposé des motifs de sa proposition de loi n° 82 « tendant à modifier le code de la nationalité française ».

En 1993, la droite reprit son offensive et imposa notamment une "déclaration de volonté" des jeunes nés de parents étrangers; l'absence de cette déclaration avant 18 ans supprimait leur accession automatique à la nationalité.

La remise en cause du code de nationalité constitue un marqueur historique de la convergence/concurrence de la droite avec le Front National. Elle est aussi au cœur de l’obsession de l’ « envahissement », distillée depuis des décennies.

 

C’est ce que suggérait déjà le contenu du discours de Sarkozy à Grenoble le 30 juillet 2010 sur les « déchéances de nationalité » et ce passage ; « … Il est quand même invraisemblable que des jeunes gens de la deuxième, voire de la troisième génération, se sentent moins Français que leurs parents ou leurs grands-parents … ».

 

L'UMP s'est ensuite  prononcée en novembre 2011, pour un retour à la loi Pasqua de 1993 sur l'acquisition de la nationalité. Le parti majoritaire entend aussi mener, lors de la campagne présidentielle, une "bagarre sans concession" contre le projet du PS d'accorder le droit de vote aux étrangers non communautaires pour les élections locales.

"La carte d'identité, elle n'est souvent que la carte bancaire, voire la carte Vitale pour certains", déclarait  le 10 Novembre 2011 le député Lionnel Luca (Droite populaire/UMP)

Ils voulaient ainsi remettre à nouveau en cause  en vertu du droit du sol, - et de la loi Guigou de 1998 réformant la loi Pasqua de 1993 - tout enfant né en France de parents étrangers en séjour régulier devient, sauf refus de sa part, automatiquement français à sa majorité s'il vit en France ou a vécu en France pendant cinq ans depuis ses 11 ans. Désormais, selon la droite il devrait, à 18 ans, "en faire la demande" écrite.

A l'époque l’UMP, sous la houlette de Copé et de la Droite Populaire, envisageait de  relancer la guerre du Code de nationalité et tenter de remettre en cause le "droit du sol", dont bénéficient chaque année 30 000 jeunes nés ici de parents étrangers.

 

La situation actuelle est marquée par la rupture  instaurée par l'entrée dans la durée de l'état d'urgence. Au delà des atteintes extrêmement graves que l'état d'urgence porte à des principes fondamentaux de la démocratie, comme le principe de la séparation des pouvoirs, le message idéologique envoyé par le recours à un texte inique issu de la guerre colonialiste est la marque honteuse d'un ralliement aux obsessions identitaires. La déchéance de nationalité entre également dans ce cadre là, renvoyant évidemment à la thématique des "racines", seules aptes à déterminer qui est "vraiment' français et qui ne l'est pas. 

 

Cette thématique là est au coeur des idéologies pré-fascistes et fascistes, au coeur aussi de la matrice antisémite française.

 

Faut-il rappeler que des hommes comme Léon Blum, né en France, ont été attaqués, calomniés, traînés dans la boue pendant toute leur vie publique, puis persécutés par Vichy, au nom de "la terre et des morts", comme disait Maurice Barrès. C'est ce dernier, antidreyfusard enragé, qui synthétisa une opposition fondamentale entre la conception universaliste de la République et celle de la Nation "charnelle", qu'allaient utiliser tous les racialistes, tous les antisémites français pour propager la plus dangereuse des haines.

Toute concession à ces forces réactionnaires, toute atteinte à l'égalité des citoyens représentent une appui à leurs idées et à la démagogie raciste qui constitue l'essentiel de leur fond de commmerce.

C'est pourquoi la déchéance de nationalité doit être immédiatement et définitivement retirée, et l'état d'urgence immédiatement aboli. Ce sont bien au contraire des mesures d'égalité et de lutte contre les discriminations qui doivent être mises en avant, telles que la défense du droit du sol ainsi que le droit de vote des étrangers qui figure dans les engagements de F. Hollande pour sa présidence.

 

MEMORIAL 98

Concernant l'état d'urgence, Memorial 98 est signataire de l'appel " Nous ne céderons pas" initié par la Ligue des droits de l'homme et repris par de nombreuses associations et organisations

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 21:25

« L’État Islamique est loin du viseur des bombardiers russes ». C’est le titre d’un article du journal Libération du 22 novembre, dans lequel Jean-Pierre Perrin[1] a relaté de quelle façon les missiles de V.Poutine ont pris le relais des barils d’explosifs largués par l’aviation de Bachar Al Assad. En témoignent les cartes et photos-satellites[2] montrant la position des impacts des tirs russes. Ceux-ci se sont concentrés sur les zones libérées, ces territoires qui se sont affranchis de la férule de la dictature et qui ont entrepris de créer une société civile dans la perspective d’une Syrie libre.

 

Les missiles russes visent des cibles dans le dessein de rendre ces territoires invivables et de faire échouer leur émancipation. C’est ainsi qu’ils ont fracassé un site "stratégique" dans le but manifeste d’affamer la population, à l’instar des bombes d’Assad : « La minoterie de Binin, une localité près d’Idlib, fournissait chaque jour quinze tonnes de farine et la boulangerie industrielle voisine 5500 sacs de pain. L’une et l’autre témoignaient que la vie, certes très difficile, était encore possible dans cette région contrôlée par la rébellion. Ce pain permettait aussi à des milliers de réfugiés du sud d’Alep et du nord de la grande ville de Hama de survivre et de ne pas prendre le chemin de l’exil. Mais le 12 novembre, à 17 h 20, les Sukhoï russes ont brusquement surgi et le bombardement a commencé. Les notables du conseil local ont compté dix raids, dont deux menés avec des bombes au phosphore. Dix personnes ont été tuées et la minoterie, édifiée grâce à des subventions de Paris et l’Union européenne, s’est écroulée sous les bombes, de même que la boulangerie industrielle »[3].

 

 

Le 25 novembre[4], après que V.Poutine ait démenti une nouvelle fois avoir ciblé les populations civiles des zones libérées, ses bombes larguées le matin-même ont encore pulvérisé une boulangerie. Celles du soir ont soufflé les bureaux d’une unité rebelle et les locaux d’une future université. À ceux qui persistent à tenir tête à son protégé, Bachar Al-Assad, Moscou a rappelé que cette audace se paie au prix fort.

 

 

L’offensive militaire de l’axe Assad-Poutine-Khameneï

Conçue en connivence avec le « guide suprême » iranien Ali Khameneï, cette offensive russe est secondée par les troupes terrestres des Forces Al-Qods des Gardiens de la Révolution islamique d’Iran, par celles du Hezbollah libanais également armées par l’Iran, et par des milices irakiennes également instrumentalisées. Ces dernières s’inscrivent avec l’Iran dans la perspective d’un camp dit « chiite » symétriquement opposable à la structure autoproclamée par Daech sous la forme de l’Etat Islamique. Chacun des deux camps justifie ainsi son existence et ses exactions  par celles de l’autre ; la religion sert ici de prétexte à des luttes pour le pouvoir et l’appropriation des ressources. C’est d’ailleurs contre cette confessionnalisation que des centaines de milliers d’Irakiens ont manifesté ( cet été durant plusieurs semaines au cris de « Le confessionnalisme est mort », « Ni chiite, ni sunnite, mais laïque » et « Au nom de la religion, ils nous volent » : ce sont des slogans qu’on a pu lire sur des pancartes ou entendre scander par la foule réunie sur la place Tahrir de Bagdad pour exprimer son mécontentement face à la politique du gouvernement de Haïdar al-Abadi[5].

 

Selon le journal libanais l’Orient-Le-Jour[6] qui évoque ces milices irakiennes inféodées au régime iranien, « on en compte seulement entre 7 ou 8 réellement organisées, parmi lesquelles les Brigades de la paix (Saraya as-salam), l'Organisation Badr, les Brigades du Hezbollah (irakien), la Ligue des vertueux (Aassaïb Ahl al-haq), ou encore les Brigades de l'imam Ali ("Kataeb al-imam Ali") ». Notons que la Brigade Badr se définit comme « branche armée du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak », et qu’elle est « aussi bien liée au gouvernement irakien qu'à la République islamique voisine, puisque considérée comme une section des Gardiens de la révolution (iraniens) ».

 

C’est la déroute les troupes de l’armée syrienne face aux rebelles dans la province d’Idlib qui a conduit l’Iran à majorer son dispositif déjà pléthorique d’aide au régime Al Assad. Malgré ces renforts, les territoires rebelles résistent, comme l’indiquait Le Monde[7] du 19 octobre : « Pour l’instant, deux semaines après son démarrage, cette offensive n’a enregistré aucun succès marquant. Les combats se déroulent sur deux fronts parallèles. Le premier, qui s’étend sur plus de 100 kilomètres, court du nord de Hama jusqu’aux contreforts montagneux de la province de Lattaquié, sur la côte, en passant par la plaine du Ghab et le sud d’Idlib. Les forces loyalistes, appuyées par les frappes de l’aviation russe, cherchent notamment à reprendre aux rebelles le contrôle de l’autoroute M5, qui relie Homs à Alep. Dans cette zone, les pro-Assad rencontrent une très forte résistance ».

 

Le but avoué de l’axe Assad-Poutine-Khameneï est de neutraliser l’opposition syrienne et d’enfermer le pays dans l’alternative Assad / Daech dont l’immense majorité des Syriens ne veut pas.

 

L’offensive médiatique et diplomatique des pro-Assad

Un front médiatique se déploie depuis plusieurs mois pour ringardiser la position officielle de la France "ni Daech, ni Assad" au profit du thème "entre deux maux, il faut choisir le moindre". Il a ainsi été explicité par le numéro 2 du FN  Florian Philippot[8] dans son propos de septembre 2014 « moi je préfère les méchants aux très méchants », ajoutant « Je suis désolé de parler comme ça. On va parler à la George Bush, on est obligé d’en être là car le niveau de l’analyse diplomatique française s’est lui aussi effondré mais aujourd’hui c’est ça » et déclarant prôner « le "pragmatisme" plutôt que "l'utopie" » au motif que selon lui, « il n'existe pas d'alternative démocratique réelle à Bachar el-Assad. Le Front national assure en effet qu'il n'y a pas d'opposition à Bachar el-Assad autre que des groupes islamistes ».

 

Côté médias, l’émission de France Inter « Secrets d’info » de Jacques Monin du 20 novembre 2015 s’est inscrite dans la même veine en présentant comme une « enquête » les propos d’anciens collaborateurs de nos services secrets. L’émission n’a fait aucune référence aux nombreuses preuves des crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par le régime, comme le Rapport César qui a révélé 11 000 morts sous la torture dans les seules prisons de Damas. Les "experts", journalistes ou barbouzes, rassemblés par cette émission ont prétendu que l’ALS (Armée Libre Syrienne) n’était plus aujourd’hui que « l’ombre d’elle-même » alors que la plupart des spécialistes et témoins travaillant sur la Syrie, l’évaluent aujourd’hui à environ 45 brigades pour un effectif de 60 000 combattants. Et ils en ont conclu que Assad était le seul interlocuteur.

 

Tout dernièrement,[9] François Fillon, ex-Premier ministre de Sarkozy et soutien affirmé de longue date de Poutine, a plaidé pour le choix d’une alliance avec Bachar Al Assad et ses alliés, incluant le Hezbollah libanais. Il a calomnié au passage l'opposition syrienne en l'accusant de ne pas lutter contre Daech. Or ce sont les bombardements de Poutine qui continuent à cibler l’opposition à Assad plutôt que Daech.

Mois après mois, cette offensive médiatique, sans scrupules sur la véracité des faits ni la réhabilitation d’un dictateur passible de la Cour Pénale Internationale, s’est amplifiée avec les visites intempestives à Damas de groupes de députés jouant les idiots utiles en se faisant photographier aux côtés de Bachar Al Assad.

 

Des tournées à Damas pour imposer une autre politique étrangère de la France

En février 2015, pour la première fois depuis que le régime Assad a été qualifié comme infréquentable en 2012  et comme le relate Le Monde[10], « une délégation parlementaire française s’est rendue en catimini dans la capitale syrienne. Elle y a rencontré le président Bachar Al-Assad, grand ordonnateur de la répression qui a fait des dizaines de milliers de morts depuis 2011 au grand dam du Quai d’Orsay, qui s’est nettement dissocié de cette initiative». Des élus français, au nombre de quatre, emmenés par Gérard Bapt, député PS de Haute-Garonne et président du groupe d’amitié France-Syrie à l’Assemblée nationale, ont rencontré le président Bachar Al Assad et se sont aussi entretenus avec le président du « Parlement » syrien Mohamed Jiham Laham ainsi qu’avec le mufti de la République, Ahmed Badreddin Hassoun, tous deux nommés par Assad et fidèles relais de sa propagande. « On a vu Bachar Al-Assad ce matin. Plus d’une heure. C’était très direct. Je vais faire passer les messages là où il faut, comme il le faut », a affirmé le député (UMP) Jacques Myard, membre de la délégation.

François Hollande a assuré ne pas avoir été prévenu de ce déplacement et a déploré une « rencontre entre des parlementaires français qui n’ont été mandatés que par eux-mêmes avec un dictateur qui est à l’origine d’une des plus graves guerres civiles de ces dernières années ».

 

En juillet 2015, c’est le député Jean-Frédéric Poisson[11], président du parti chrétien-démocrate fondé par Christine Boutin et affilié aux Républicains, qui s’est rendu à Damas pour déclarer « Une solution au conflit en Syrie doit passer par un dialogue avec Bachar al-Assad ». Il y est allé via le Liban avec Xavier Breton (LR) et Véronique Besse, élue d'un petit parti souverainiste, qui sont à la tête de groupes d'études sur le Vatican et sur les chrétiens d'Orient à l'Assemblée nationale. Parmi ses formules-choc : « Il n'appartient pas aux pays étrangers de décider qui doit diriger la Syrie, il appartient aux Syriens de décider », a-t-il martelé à l'issue d'une rencontre avec le même président du « Parlement » syrien. Au bout de 45 ans de dictature, voilà donc une trouvaille qui a étrangement échappé aux Syriens, la liberté de choisir leur destin ! Enfin, il a déclaré que l'intervention militaire russe en Syrie « permet de stabiliser pour le moment les choses et de faire reculer petit à petit le groupe État islamique ». On croirait lire un communiqué de l’agence syrienne officielle Sana.

 

Prenant goût aux voyages à Damas, le même Jean-Frédéric Poisson[12] a récidivé en rencontrant de nouveau le dictateur syrien le 27 octobre 2015, à nouveau sans le moindre mandat de l’exécutif français. Les lobbys pro-Assad ont aussitôt proféré des rumeurs disant que si ces parlementaires étaient partis de leur propre chef, ils avaient sans doute eu des contacts discrets avec le Quai d’Orsay.

 

Ces initiatives n’ont pas fait l’unanimité à droite et au centre. Ainsi a-t-on relevé les commentaires suivants dans le JDD[13] : « Le président du Modem, François Bayrou, désapprouve la visite des quatre parlementaires français à Bashar el-Assad en Syrie » en déclarant sur France Info : « C'est une démarche irréfléchie qui porte atteinte à toute la marche d'action qu'une diplomatie solide peut avoir ». Le JDD précise que sur son blog, l'ancien ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé refuse également toute alliance avec Assad : « Certains considèrent qu’il ne faut pas mélanger morale et géo-stratégie. C’est un point de vue. Ce n’est pas le mien », ajoutant : « C'est Assad qui a fait le lit de Daech ».

 

Assad et Poutine font aussi illusion à gauche

Le mirage du recours à la dictature pour contrer l’État Islamique n’est pas l’apanage de la droite dure. On l’entend aussi de la part de personnalités de la gauche. Ainsi le Figaro[14] a titré en septembre 2015 : « Védrine veut s'allier à Assad contre Daech, comme "il a fallu s'allier avec Staline" ». C’est la traduction des propos de l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine plaidant « pour un rétablissement des rapports avec Moscou, et donc d'un dialogue avec le régime de Bachar el-Assad en vue de contenir l'État islamique ».

 

De même, en mars 2015, Jean-Luc Mélenchon, fondateur du Parti de gauche, a estimé[15] « qu'il fallait renouer le dialogue avec le chef de l'Etat syrien Bachar el-Assad, alors que Paris a rompu ses relations diplomatiques avec Damas en mars 2012. Comme BFMTV et RMC lui demandaient s'il fallait parler avec lui, l'eurodéputé s'est exclamé : « Évidemment ! Avec qui voulez-vous parler ? », ajoutant : « La France et quelques pays ont retiré leurs représentations diplomatiques de Syrie, à quoi ça avance ? Qu'est-ce qu'on a fait bouger grâce à ça ? » et précisant : « On discute avec les gens qui sont en guerre, sinon ce n'est pas la peine d'essayer de faire la paix », et concédant que certes on a accusé le président syrien « de tout, et une partie était plus que vraie ». De même encore, selon L’Humanité[16] : « le ministère français des Affaires étrangères peut bien continuer à asséner que "la position de la France est constante, nous ne discutons pas avec Assad", il n’en reste pas moins qu’hier quatre parlementaires français en "mission personnelle" en Syrie ont rencontré à Damas le président syrien ».

 

Ses propos ont provoqué des remous au sein même du Front de Gauche ; ainsi une des autres composantes, le mouvement « Ensemble » se démarque de ces ralliements décomplexés ou résignés à une solution passant par la case dictature. Ensemble écrit : « Le régime syrien est-il, comme veulent le croire certains, l'ennemi de Daech ? (…) Le prétendre, c'est ne pas voir que les premiers djihadistes ont été libérés par lui de ses prisons, pour faire d'eux l'épouvantail justifiant un nécessaire soutien à son régime…Comment ne pas s'interroger sur une évidente coordination entre le régime et Daech ? ».

 

Conférence de Vienne[17] et pourparlers sous l’égide de l’ONU

Les réunions successives ont buté sur une divergence majeure concernant la présence ou non de Bachar Al Assad dans les scénarios projetés[18]. Les communiqués de novembre 2015 n’ont pas enregistré d’avancée significative par rapport au précédent qui avait mis le cap sur « l’instauration d’un cessez-le-feu dans toute la Syrie, la relance de négociations sous l’égide des Nations unies entre le gouvernement et l’opposition et  la tenue de nouvelles élections ». La problématique d’un solide contrôle international et d’un scrutin étendu à tous les Syriens, qu’ils soient dans le pays ou à l’extérieur (réfugiés notamment), a constitué une autre pierre d’achoppement.

 

Certes, le 25 novembre, le porte-parole de Ban Ki Moon, secrétaire général de l’ONU,  a dit avoir finalement obtenu que des représentants du gouvernement syrien et de l'opposition se réunissent à Genève le 22 janvier pour tenter de trouver une solution politique à ce conflit après trente-deux mois de conflit, avec les attendus suivants : « Le secrétaire général des Nations unies réunira la conférence de Genève sur la Syrie le mercredi 22 janvier, amenant à la table des négociations à la fois le gouvernement syrien et l'opposition pour la première fois depuis le début du conflit ».

 

Le Monde précise que la Coalition nationale syrienne (CNS), représentant notamment l’opposition laïque,  envisage d’y participer sous réserve de prérequis. D’une part, elle indique : « Il faut que le régime laisse rentrer de l'aide humanitaire dans les quartiers qu'il assiège et qu'il libère des femmes et des enfants ». D’autre part, elle précise dans un communiqué mardi 22 novembre que Bachar Al-Assad et « tous les criminels responsables du meurtre du peuple syrien dans l'instance de pouvoir » ne devaient jouer aucun rôle dans la phase transitoire et dans « l'avenir politique de la Syrie ».

 

L’aventure d’une coalition étendue anti-Daech avec Assad et la Russie

Après les attentats du 13 novembre, l’opinion française est sommée de se rallier au projet d’une coalition de pays pour une campagne de frappes aériennes contre Daech. La Russie se fait prier et veut bien envisager une superstructure dès lors qu’elle ne remet pas en cause ses arrangements avec Bachar Al Assad. On se dirige alors vers la situation d’un ciel syrien sillonné par des dizaines d’aéronefs tant syriens, russes, européens, qu’américains, et d’un sol syrien fracassé par des centaines de missiles  au motif de neutraliser Daech. Certes, il est utile de pouvoir cibler ses dépôts de munitions et ses caravanes de camion-citerne charriant le pétrole vendu en contrebande. Mais le vaste périmètre de l’État autoproclamé n’est pas peuplé que de "Jihadistes". Maints habitants de ces territoires n’ont pas pu fuir et sont exposés à la foudre des pays de la coalition venue du ciel.

Cependant, sous les coups de boutoirs des différents ténors plaidant pour une grande coalition incluant la Russie et l’Iran, on est sommé d’en approuver le projet au nom des actuels périls.

 

Ainsi, Laurent Fabius a préconisé le 27 novembre, outre les bombardements, « des forces au sol qui ne peuvent pas être les nôtres, mais qui peuvent être à la fois des forces de l’Armée syrienne libre, des forces arabes sunnites, et pourquoi pas des forces du régime, et des Kurdes également bien sûr », ce qui lui a valu[19] un satisfecit du chef de la diplomatie syrienne, Walid Mouallem. Le soir-même, il a nuancé son message en déclarant qu’une participation des forces du régime syrien ne pouvait être envisagée que « dans le cadre de la transition politique », et que le président Al-Assad ne pouvait pas « faire partie de l’avenir de la Syrie ».

 

Éradiquer Daech et mettre enfin le cap vers une Syrie libre

Comme l’explique le Pr Jean-Pierre Filiu interrogé par Le Monde[20] le 18 Novembre à propos de l’ascension de Daech : « … Pour ne parler que de la période la plus récente, trois décisions ou non-décisions internationales se sont traduites par une envolée du nombre des recrues de Daech. Il y a d’abord, en août 2013, le refus d’Obama d’intervenir après l’utilisation des armes chimiques par le régime de Bachar Al-Assad. Daech met alors des photos des enfants gazés sur tous ses sites en disant : « Voilà le monde et voilà ce qu’on fait aux musulmans dans le monde. Si vous êtes une bonne musulmane, un bon musulman… ». C’est la première fois que Daech recrute sur une base “humanitaire”.

 

Deuxième temps, août 2014, quand la coalition se contente de bombardements aériens : une situation idéale pour Daech. L’organisation compense très largement les pertes infligées par un recrutement accru.

Troisième temps, dont nous venons de payer le prix dans les rues de Paris, c’est l’entrée en jeu de Poutine et d’une forme renouvelée de la guerre sainte, avec sur le terrain des supplétifs iraniens et chiites. Il faut savoir que les avions militaires russes sont bénis par l’Église orthodoxe avant leurs missions ».

 

Lorsque Jean-Pierre Filiu annonce[21] dans Le Point que « le totalitarisme de Daech finira par céder », il se base sur l’analyse suivante : « je replace les évolutions en cours dans les tendances de longue durée. L'émergence de Daech est directement liée à la dynamique contre-révolutionnaire de régimes prêts à tout, en Syrie, au Yémen ou en Égypte, pour refuser la moindre concession. Or ce processus contre-révolutionnaire aboutit partout à une effroyable impasse en termes humains et financiers, aggravée par la chute spectaculaire des cours du pétrole. Le modèle contre-révolutionnaire n'est pas tenable et Daech entrera en crise avec lui. Comme tous les groupes totalitaires avant lui, Daech aura en outre à gérer le choc de la réalité (…). Ce sont les peuples arabes, et eux seuls, qui pourront défaire Daech. Il est grand temps de le comprendre dans les capitales occidentales et d'apporter le soutien indispensable à ces forces populaires, plutôt qu'à des dictatures condamnées à court ou moyen terme ».

 

De même, lorsqu’il pronostique dans Le Monde : « Contre Daech, le temps est désormais compté », il s’explique ainsi : « On peut gagner cette guerre. Daech, c’est 30 000 combattants, 5 000 Européens, et une idéologie qui peut se démonter en un recto verso. Simplement, il faut s’en donner les moyens. Il faut commencer par faire mentir les prophéties et donc leur infliger au plus vite une défaite carabinée. Sans s’allier pour autant avec les Russes – ni avec Bachar Al-Assad, qui n’apporte rien à la guerre contre Daech. On peut reprendre assez vite les territoires tenus en Syrie par Daech. Et il faut plus que jamais aider et soutenir les “révolutionnaires syriens” qui combattent à la fois Daech et l’armée de Bachar Al-Assad. Ce sont les seuls à pouvoir l’emporter sur le terrain. Envoyer des troupes occidentales serait tomber dans l’énorme piège que nous tend Daech ». Après dit-il, « il faut évidemment donner la parole aux victimes musulmanes, qui sont l’écrasante majorité, et aux dissidents de l’organisation qui ne peuvent renouer avec la vie qu’en dénonçant ce qu’ils ont vu. Et là, à mon avis, sur le plan militaire et sur le plan de la communication, on peut reprendre l’initiative assez vite, mais le temps est compté, parce que, pour l’instant, ce sont eux qui décident du calendrier, qui fixent les priorités et on voit bien qu’ils nous ont porté un coup terrible ».

 

L’urgence est en effet à ne pas échafauder de "solution" à l’insu des Syriens, mais au contraire à redonner l’initiative à ceux d’entre eux qui au Printemps 2011ont tracé des voies d’avenir.

 

Gérard Lauton pour Memorial 98

 

Articles précédents de Gérard Lauton pour Memorial 98:

 

http://www.memorial98.org/2015/10/poutine-et-assad-une-alliance-pour-massacrer-les-syriens.html

 

http://www.memorial98.org/2015/09/pour-les-refugies-syriens-et-pour-une-syrie-libre.html

 

http://www.memorial98.org/article-syrie-un-an-de-combat-et-de-debat-101451973.html

 

www.memorial98.org/article-syrie-quand-lhumanite-s-inquiete-pour-bachar-al-assad-124688465.html

 

Voir aussi, depuis le début de la mobilisation du peuple syrien en mars 2011, les nombreux articles de Memorial 98 concernant la  Syrie ici et sur le blog d'actualités "L'Info Antiraciste", dont :

 

www.memorial98.org/2015/03/noussommessyriens-4-annees-de-lutte-contre-les-tyrannies-de-bachar-al-assad-et-de-daech.html

 

 

info-antiraciste.blogspot.fr/2015/08/syrie-refugies-crimes-de-guerre-quand.html

 

 

 

 

[3] Idem.

[9] Billet du 25 novembre d’Albert Herszkowicz sur sa page Facebook.

Published by memorial98
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