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L'association MEMORIAL98, qui combat contre le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme a été créée en janvier 1998, lors du centenaire de l'affaire Dreyfus.  

Son nom fait référence aux premières manifestations organisées en janvier 1898, pendant l'affaire Dreyfus, par des ouvriers socialistes et révolutionnaires parisiens s'opposant à la propagande nationaliste et antisémite.

Ce site en est l'expression dans le combat contre tous les négationnismes

(Arménie, Rwanda, Shoah ...)

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Retrouvez aussi le quotidien de l'info antiraciste sur notre blog d'actus :

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5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 18:17

Le 7 avril marque le début du génocide des Tutsi du Rwanda et des "jours de sang" du mois d'avril, alors que se renforce l'exigence de vérité sur les responsabilités des autorités françaises  :

 

C'est à ce génocide que revient en effet le triste privilège d'ouvrir les commémorations du mois d'avril, au cours duquel est honorée la mémoire des victimes des trois génocides majeurs du XXe siècle : celui des Tutsi du Rwanda le 7 avril (date du début des massacres en avril 1994) celui de la Shoah le 19 avril (correspondant au début du soulèvement du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943 celui des Arméniens le 24 avril (correspondant aux premières arrestations des intellectuels arméniens à Constantinople/Istanbul en avril 1915).

 

Nous y associons le premier génocide du XXe siècle commis en 1904 par l'Allemagne impériale  contre les peuples Herero et Nama en Afrique australe,  les actions génocidaires en Bosnie à Srebrenica, au Darfour, le génocide nazi des Roms, les actions génocidaires du régime khmer rouge au Cambodge et la récente tentative d’extermination des Yézidis d’Irak par Daech.

 

Ces différents génocides ont des liens profonds entre eux car dans tous les cas les populations promises à l’extermination ont été d’abord été discriminées, stigmatisées, accusées de tous les maux, puis désignées comme ennemies, regroupées, marquées et « étiquetées » sous différentes formes et enfin conduites à l’extermination ou massacrées sur place. Le génocide est l’aboutissement de décennies, voire de siècles, de discriminations.

 

Un autre point commun à ces génocides est qu'ils font face à des entreprises de  négation, dans le cadre d’une solidarité avec ceux qui ont perpétré le génocide. Nous luttons contre ce phénomène très organisé, mis en place par les génocidaires eux mêmes et qui constitue avec l’impunité une incitation à de nouveaux massacres.

Le but des génocidaires, en tout temps et en tout lieu, ne consiste pas seulement à assassiner les vivants, mais aussi à nier à tout jamais leur existence.

 

C’est pour cette raison que les négationnismes sont consubstantiels aux génocides. En niant,il ne s’agit pas seulement d’une tentative faite par les assassins pour échapper aux conséquences de leurs crimes. Au même titre que les massacres physiques de masse, la négation est au service au service du but final : effacer de l’histoire et de l’humanité une partie des hommes et des femmes qui la constituent.

 

Afin de contribuer à faire face à cette tentative d'extermination et de négation, 

nous présentons les "Cahiers de Mémoire de Kigali" parus en 2017 et l'extraordinaire démarche qui a conduite à leur publication, sous l'impulsion de Florence Prudhomme.

 

Cette oeuvre collective est issue de l ’Atelier de mémoire a créé en 2014 - lors de la 20e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda - au sein de la Maison de quartier Rwanda avenir à Kigali, un lieu construit pour et avec des femmes rescapées. Leurs témoignages composent cette oeuvre. 

 

 

Septembre 2004 : Mémorial de Gisozi à Kigali. Deux veuves m’accompagnent. Au cours de cette visite, l’une d’elles s’effondre : elle a perdu l’ensemble de sa famille - environ 80 personnes. L’autre voudrait fuir son pays qu’elle estime  « déchiré et détruit ». Entre cauchemar et phobie, elle rejette d’un même geste sa maison, son quartier et le pays tout entier. Elle dit ne plus rien attendre pour elle-même - « Moi, c’est fini, je suis morte » -, mais lorsqu’elle parle de sa fille, l’avenir semble de nouveau s’ouvrir. Là est né le projet de construction d’une Maison de quartier, pour se réapproprier l’espace, du plus intime au plus vaste.

 

A Kigali, présentation des Cahiers de mémoire

 

L’association Rwanda avenir a été créée en 2004, lors de la dixième commémoration du génocide des Tutsi, qui a fait en trois mois près d’un million de morts. Les survivants sont majoritairement des femmes, « les veuves », et des enfants, « les orphelins ».

Rwanda avenir se situe délibérément dans la perspective de l’après-génocide et s’est fixé comme objectif prioritaire de participer à la reconstruction psychique des victimes.

 

Au Rwanda, les séquelles traumatiques sont omniprésentes. Vivre au Rwanda aujourd’hui suppose de transformer une mémoire meurtrie et sidérée en une mémoire dynamique, porteuse d’avenir. Cette démarche est celle des soignants rwandais. En particulier celle du pionnier le Dr Naasson Munyandamutsa (décédé en 2016 et auquel Memorial 98 a rendu hommage ici ) et d’Esther Mujawayo, rescapée du génocide,  co-fondatrice de AVEGA (Association des Veuves du Génocide d'Avril 1994) auteure de deux livres de témoignage Survivantes, et La fleur de Stéphanie, écrits avec la journaliste Souâd Belhaddad (contributrice de Memorial 98 notamment sur le Rwanda )

Sur le terrain, les thérapeutes, conseillers en traumatisme, les associations de rescapés et les associations de femmes prennent en charge la détresse d’une population traumatisée, pauvre et souvent malade.

 

Habiter sa terre, sa maison, une ville, un pays. Donner lieu à un espace de reconstruction de soi. Tels ont été les prémices de la Maison de quartier.

 

Elle a été construite avec et pour les rescapées du génocide à Kimironko (Kigali, Rwanda). C’est un ensemble de quatre bâtiments, situé à une cinquantaine de mètres du lotissement groupé où vivent 125 veuves. À l’initiative de l’Association des veuves du génocide d’Avril (AVEGA), le Fonds d’aide aux rescapés du génocide (FARG) a financé, la construction de leurs maisons.

L’ouverture d’un lieu d’échanges, d’apaisement, d’écoute, est facteur de paix et de développement. Les activités thérapeutiques, mémorielles, créatrices et culturelles ont été privilégiées au sein de la Maison de quartier pour briser la force d’attraction quasi hypnotique que conserve souvent le souvenir traumatique. Des activités génératrices de revenus (dont un atelier d’art Imigongo) ont été mises en œuvre.

 

Construire une Maison de quartier, c’est se donner un lieu d’accueil et d’hospitalité.

Les veuves très démunies rencontrent d’extrêmes difficultés pour subvenir à leur vie quotidienne et à celle de leurs enfants survivants et des orphelins qu’elles ont recueillis. Le coût élevé des déplacements restreint leur mobilité et leur impose de rester isolées et sans activités dans leur quartier ou dans les collines. Leur demande de soutien psychologique est forte.

Le choix de construire une Maison de quartier s’est trouvé conforté par les veuves qui ont exprimé avec enthousiasme leur adhésion à ce projet qui répond à leur besoin d’un lieu pour « se rencontrer », être ensemble et mener des activités collectives.

 

MEMORIAL 98

 

 

 

L’atelier de mémoire


L’atelier de mémoire a été créé lors de la 20e commémoration du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. Des « grandes mamans », des jeunes, des femmes, des hommes se sont réunis au rythme d’une matinée par semaine. Ils ont écrit chacun leur Cahier de mémoire. Ils les ont lus aux autres.

Le respect mutuel, la confiance et leur commune expérience étaient le socle de leurs échanges. Ces mémoires singulières sont l’histoire du génocide, elles en restituent la réalité composite et sont une archive pour les générations futures.

Cris ; odeurs âcres, fumées et sang ; fuites et poursuites, annoncées par des persécutions accumulées durant plus de trois décennies ; terreur ; regroupements effarants.

Violence extrême - une population exterminée, près d’un million de victimes. Des paysages anéantis par le projet génocidaire. Les rescapés sont porteurs de cette histoire. Leur mémoire individuelle et collective est porteuse de ce qu’aucun mémorial ne peut exprimer. Le mémorial transmet l’horreur, le résultat du génocide – mais il est muet, aucun sang n’irrigue les corps gisants atrocement mutilés, figés dans leur dernier instant d’effroi ou ensevelis dans des fosses communes.

« Nous partageons une même histoire ». Les rescapés parlent une langue, le kinyarwanda, où certaines expressions sont difficiles à traduire, non pas littéralement, mais par leur trop plein de significations. . C’est l’histoire qu’ils ont vécue parce qu’ils sont nés Tutsi. Les Cahiers de mémoire font entendre le sort commun. « Les nôtres », ceux qui ne sont plus là et ceux qui sont restés. Une histoire à priori indéchiffrable pour les enfants tutsi dont la vie bascule en 1959.

Annonciata a huit ans au moment du génocide, elle ne recevra aucune réponse aux questions qu’elle pose de manière répétée  à sa mère. Plus tard, face à des situations demeurées inexplicables pour la fillette qu’elle est encore, elle reprendra à son compte ce silence : « Je me suis tue. » Après le génocide, elle sera frappée d’oubli, d’amnésie. Il lui arrivera d’oublier jusqu’à son nom ou la présence de ses enfants à ses côtés. L’absence a tout envahi, le monde est devenu un gouffre insondable.

Les Cahiers de mémoire restent prioritairement des récits du génocide, mais la remémoration s’étend en amont et en aval, ils parlent de l’amour, des saisons, de la famille, des traditions. Comme les Livres du souvenir (Yzkhor- buch) écrits par les survivants de la Shoah, ils suivent un rythme ternaire : avant, pendant, après, mais le fil conducteur, l’épicentre, demeure le génocide.

Mémorial pour les disparus, conservatoire de leurs noms, conservatoire des familles décimées, les Cahiers de mémoire occupent un espace où se rejoignent la nomination des disparus et le récit énonciatif et mémoriel, qui restitue le vivant/le réel de celles et ceux qui ont péri.

Pendant. Toutes les collines, toutes les pistes étaient couvertes de barrières, toutes les routes étaient « barrées pour notre race ». Les portes demeurent impitoyablement closes : « Aujourd’hui, ce n’est pas hier, prends ton enfant et pars d’ici. » Quelques exceptions pourtant. Le voisin cache puis accompagne celui qui fuit un peu plus loin. L’errance se déroule dans un périmètre variable. Au-delà des frontières. L’Ouganda, le Burundi, le Zaïre, la pointe nord du lac Tanganyika, l’île d’Ijwi. À l’intérieur du pays, dans les limites géographiques d’une préfecture, d’une région, d’une commune. Entre les maisons éparses sur la colline.

Ce sont des allers-retours éperdus. La fuite est circonscrite. Tellement entravée qu’on parle de « piétinement ». Comme un animal pourchassé pris dans le piège. Le paysage, ce sont les lieux où l’on espère trouver secours : des églises, des écoles, des centres de santé, « une brousse impénétrable », un pont. Tout autour les champs de sorgho, les bananeraies, les roseaux et les papyrus, la terre détrempée du mois d’avril. La pluie donne le signal d’un court répit : les Interahamwe (miliciens génocidaires Hutu) cessent de traquer leurs « cibles ». Le paysage sonore, ce sont les hurlements des Interahamwe. Leurs slogans, leurs cris, les coups de sifflets. Les roulements saccadés des tambours. Les vociférations de la Radio-télévision des Mille collines, livrant les noms et les lieux précis où sont cachées jusqu’à l’asphyxie les familles tutsi. Les pas qui se rapprochent. Les ultimes cris d’effroi, les gémissements durant des nuits entières. Pendant cent jours et cent nuits.

 

Après. Nous avons choisi d’accompagner les rescapé-e-s tout au long de leur parcours de reconstruction de soi ( nommée Twiyubaka). Les thérapeutes rwandais ont guidé nos pas. Naasson Munyandamutsa, dès le premier jour. Et plus tard Emilienne Mukansoro, et Béatrice Niweburiza.

En 2013, un voyage de mémoire nous a emmenées, les grandes mamans et nous, dans le sud du pays. Nous avons traversé des régions lourdes de souvenirs et d’absences. Les cris, les pleurs jaillissent. C’était là. Il ne reste que des épineux et des brousses. Les lieux sont dévastés, abandonnés, détruits à jamais. Au cours du voyage pourtant surgissent d’autres souvenirs, des légendes que racontaient les grands-parents, des histoires énigmatiques, des contes. Une restauration du paysage se met à l’œuvre. Les souvenirs heureux se mêlent au chagrin. Les lieux s’animent et s’apaisent. La présence des disparus est une image vivante. Les troupeaux reviennent sous les yeux. Et aussi les matinées où on récoltait des herbes qui rassemblées en gerbes se balançaient joyeusement au-dessus de la tête des petites filles. Les saisons étaient celles des récoltes et des veillées où se transmettait l’histoire du Rwanda. Les heures étaient celles où l’on trayait les vaches Inyambo, où on buvait le lait. Les fêtes, les naissances, les baptêmes, les cérémonies de la dot, du mariage, de Gutwikurura.

 

Cette reviviscence mémorielle donne les forces de ne pas suffoquer en entendant le cri qui, de travée en travée, transperce le stade Amahoro où se déroulent les commémorations du génocide. Les traumas éclatent lors des veillées de mémoire inondées de larmes, qui agissent comme de fulgurantes thérapies. Des scènes de compassion inouïes voient le jour. Le lendemain c’est l’apaisement. C’est plus que de l’apaisement, c’est de « la joie », dit Emilienne sans pouvoir trouver d’autre mot après la veillée de mémoire de la 18e commémoration. Les pratiques thérapeutiques inédites mises en œuvre au Rwanda sont un apport inestimable pour la clinique, partout où les catastrophes et les désastres anéantissent de manière récurrente et massive les êtres humains. L’atelier de mémoire y a puisé son inspiration.

Un mouvement sans fracas anime la psyché de celles et ceux qui dans leurs récits tressent les fils d’une temporalité tridimensionnelle qui avait volé en éclats. Les pleurs, les cris, les souvenirs ouvrent la voie aux élans de la reconstruction de soi. À l’injonction criminelle, « Aucun de vous ne doit survivre », répond le choix de vivre qui se dit en kinyarwanda : Kubaho kwawe kuranyubaka, « Ton choix de vivre me fait exister ».

Florence Prudhomme

 

MEMORIAL 98


 

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