Contrairement à ses intentions affichées, la proposition de loi “visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme”, portée par la députée Caroline Yadan, et soutenue par la droite et l’extrême droite, ne vise pas l’antisémitisme qu’elle prétend combattre, et, de surcroît, représente un risque considérable pour les libertés d’expression et d’association.
La lutte contre l’antisémitisme est absolument nécessaire et légitime, d’autant que l’on observe, depuis le 7 octobre 2023, une hausse inquiétante des actes antisémites. Mais cette lutte ne saurait être fondée sur la notion vague du “nouvel antisémitisme”. Trop souvent mal définie, cette notion est la plupart du temps utilisée de manière indue pour assimiler l’hostilité à l’égard de l’Etat d’Israël à celle à l’égard des Juif·ves, créant une sorte d’équivalence entre les deux. Or, c'est précisément ce qui se passe dans la proposition de loi Yadan, qui nous explique que “la haine antijuive se nourrit de la haine obsessionnelle à l’égard d’Israël, régulièrement délégitimé dans son existence et criminalisé”.
Il faut le rappeler ici de la manière la plus nette : l’hostilité à l’égard de la politique d’Israël, la “criminalisation” de ses actions, tout cela peut certes s’exprimer de façon antisémite, mais ce n’est pas nécessairement le cas. Cette remarque vaut d’ailleurs aussi pour l’antisionisme, surtout lorsqu’il vise la construction d’un Etat binational et démocratique en Palestine. S’agit-il à chaque fois d’antisémitisme ? C’est un pas qu’on ne saurait franchir sans une argumentation plus élaborée.
Pour être antisémite, la critique d’Israël doit en réalité reproduire les modèles typiques de la vision du monde antisémite, en transformant Israël en “Juif des nations” (selon l’expression de Léon Poliakov). L’hostilité à l’égard d’Israël n’a pas de raison d’être stigmatisée comme antisémite si elle ne reproduit pas les éléments structurants de cette idéologie spécifique qu’est l’antisémitisme. Loin de dissiper la confusion, on voit donc que la proposition de loi Yadan la renforce. De surcroît, au lieu de viser l’extrême droite dont le logiciel nationaliste, raciste et antisémite demeure inchangé, elle vise la gauche, le mouvement social et les antiracistes.
Nous dénonçons fermement la confusion entre l’antisémitisme et l’expression d’une opinion politique à l’égard de la politique d’un État. Cette confusion représente un véritable danger pour la lutte contre l’antisémitisme. En outre en limitant ainsi le droit à la condamnation de la politique d’un État, on réduit considérablement la liberté de manifester toute solidarité avec le peuple palestinien.
Nous déplorons également que, dans cette proposition de loi, aucune référence ne soit faite à la lutte contre d’autres racismes, notamment à celle contre l’islamophobie, alors que les actes anti-musulmans ont cru de 75 % durant les six premiers mois de l’année 2025, d'après le ministère de l'intérieur. Enfin, nous exprimons notre accord général avec le communiqué intersyndical et associatif, et, comme lui, nous regrettons que la proposition de loi étende “les incriminations d’apologie du terrorisme (déjà sortie de la loi de 1881 sur la liberté de la presse) ou de “négationnisme”, au mépris du principe de légalité qui impose une définition claire et précise pour éviter l’arbitraire”.
Fondée sur une analyse erronée de l’antisémitisme, acharnée à limiter la liberté d’expression, indifférente à la lutte contre tous les racismes, la proposition de loi Yadan doit être fermement condamnée. Nous appelons résolument les député·es à la rejeter définitivement.
Signataires : Alain Policar, Albert Herszkowicz, Aurélie Pavis, Bernard Bloch, Billal Boufenara, Fatima Bendahmane, Frédérique Reibell, Jan Feigenbaum, Jean-Paul Ravaux, Martine Leibovici, Nicole Garosi,Olia Maruani, Pablo Krasnopolsky, Philippe Corcuff, Yann Kermann