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L'association MEMORIAL98, qui combat contre le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme a été créée en janvier 1998, lors du centenaire de l'affaire Dreyfus.  

Son nom fait référence aux premières manifestations organisées en janvier 1898, pendant l'affaire Dreyfus, par des ouvriers socialistes et révolutionnaires parisiens s'opposant à la propagande nationaliste et antisémite.

Ce site en est l'expression dans le combat contre tous les négationnismes

(Arménie, Rwanda, Shoah ...)

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 20:09

Cortège du MTLD le 14 juillet 1953Pour parler d'eux, la plupart des médias ont choisi le terme de Chibanis, plutôt que celui de « travailleurs immigrés ». Le mot se veut familier et évoque des « vieux », soit une affaire ancienne, détachée des réalités actuelles.

Pourtant, la victoire judiciaire des centaines de travailleurs marocains qui ont tenu bon pendant quinze ans de procédure face à la SNCF, un des fleurons de l'entreprise publique française, s'inscrit bien dans une histoire qui ne passe pas, parce que la discrimination organisée reste au cœur de notre société. Il ne s'agit pas seulement d'ailleurs d'une victoire matérielle, même si la somme globale dont devra s'acquitter la SNCF est importante, mais aussi d'une victoire symbolique immense, tant on pouvait penser perdu d'avance un combat mettant face à faces les travailleurs du bas de l'échelle avec une entreprise de cette puissance.

 

Il y a bien une continuité entre la lutte de ces salariés, main d'oeuvre amenée en France pour travailler le moins cher possible, et celle de ces milliers de sans-papiers qui ont, cet été dans les Yvelines, mené avec la CGT locale un combat exemplaire , contre les patrons de l'intérim qui connaissent parfaitement leur statut, et profitent pleinement de la précarité qu'il implique.

 

La part des étrangers dans la main d'oeuvre en France a toujours été importante, mais le montant de leur droit à la retraite reste  bien bas comparé à celui des "nationaux". Les médias n'ont pas fini de nous les présenter avec un regard paternaliste, des pauvres vieux qui galèrent avec quelques centaines d'euros par mois.

 

Dans ce domaine, beaucoup de facteurs discriminatoires interviennent. Les retraites actuelles correspondent en partie aux parcours terribles de ces salariés de la deuxième partie du 20ème siècle. Les Trente Glorieuses et leur cortège d'acquis sociaux n'ont que peu existé pour les travailleurs immigrés, cantonnés aux tâches les plus dures et aux salaires les plus bas. Aux morts précoces aussi, car ces salariés ont travaillé dans tous les secteurs les plus dangereux, les plus polluants , les plus usants, notamment dans les mines et le bâtiment. Lorsque le chômage a frappé, les immigrés en ont été les premières victimes, premières victimes aussi des statuts dérogatoires au Code du Travail et de la précarité montante.

 

L'affaire des cheminots marocains est d'ailleurs exemplaire à ce titre: ils ont expérimenté les premières formes de déréglementation devenus communs aujourd'hui, à une époque où les autres travailleurs de ce secteur bénéficiaient pleinement des statuts de de l'entreprise publique.  Leur passé est ainsi devenu notre présent, celui de la montée en force des statuts privés au sein même de la fonction publique, des contrats précaires et dérogatoires , des privatisations et de la sous-traitance.

 

Le racisme patronal et étatique des années 60 et 70 a bien été le laboratoire de la destruction du droit du travail survenue ensuite.

 

Et ce ne serait peut-être pas arrivé, si l'indifférence au racisme n'avait pas été une caractéristique assez répandue dans les organisations du mouvement ouvrier français : si aujourd'hui, tout le monde se réjouit de la « victoire des chibanis », force est de constater que la majorité des syndicats ne l'ont pas accompagnée, seul SUD-Rail était intervenant volontaire au procès.

 

Pourtant, historiquement, les travailleurs des colonies en métropole ont toujours été très actifs dans les luttes ouvrières : on l'a oublié aujourd'hui, mais dès les années 30, puis dans les années 50 les cortèges de l'"Etoile Nord Africaine" d'Algérie , puis ceux du PPA-MTLD sont toujours présents aux côtés des syndicats et notamment de la CGT;  beaucoup de futurs militants du FLN ont commencé à lutter dans ce syndicat. Le 14 juillet 1951, le cortège du MTLD à Paris regroupe 10 000 travailleurs, deux avant la répression sanglante qui frappera la manifestation de 1953  . Mais très vite après le début de l'insurrection algérienne en 1954, la direction de la CGT prend ses distances avec le mouvement qui va vers l'indépendance. Ses positions alignées sur celles du PCF et pour le moins frileuses, voire hostiles aux mouvements autonomes pour l'indépendance, amènent les travailleurs algériens à voler de leurs propres ailes

 

Dans les années 70, après une participation massive des ouvriers immigrés à la grève générale de mai 68 ( à Renault-Billancourt, à l'époque, un tiers des ouvriers étaient des immigrés ), des mouvements éclatent à l'initiative des travailleurs eux même, notamment dans les usines dangereuses , comme celles de Penaroya qui exposent les travailleurs au plomb : elles aboutiront en 1977 à la reconnaissance du saturnisme comme maladie professionnelle.

 

La première grève générale contre le racisme est appelée en 1973 par le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) : modestement suivie, elle n'en est pas moins une  initiative antiraciste d'importance face aux crimes, aux violences et à une classe politique qui tient des discours féroces annonciateurs des politiques très dures qui vont être menées ensuite en matière d'immigration.

 

Face à ce racisme qui monte, les travailleurs immigrés ne peuvent pas toujours compter sur leurs syndicats. Les luttes  menées dans les usines automobiles Talbot au début des années 80 se feront contre les syndicats patronaux racistes, mais aussi sans le soutien de la CGT. Celle-ci considère que  les revendications des ouvriers trop dures et met en garde ( déjà ! ) contre l' « isolement » qui découlerait de pratiques trop autonomes et de la mise en avant de mots d'ordre spécifiques contre le racisme. C'est dans ce contexte que le premier ministre socialiste Pierre Mauroy dénonce les grévistes immigrés comme des "ayatollahs".

 

Par la suite, dans les années 80 et 90, l'antiracisme devient certes une réalité militante et sociale importante, mais c'est une nouvelle difficulté à laquelle les salariés immigrés et issus de l'immigration doivent faire face. Ils se heurtent à  l'effacement progressif de l'analyse antiraciste concrète au profit d'une dénonciation certes vigoureuse mais assez souvent abstraite de l'oppression. Le « racisme » est de plus en plus souvent décrit comme une idéologie ravageuse, émanant de l'extrême-droite ou de la droite dure. En revanche elle de moins en moins perçue comme un rapport social quotidien auxquels sont confrontés les racisés, dans toutes leurs interactions avec la société, et notamment au travail. La montée du chômage de masse, qui frappe en premier lieu les jeunes issus de l'immigration, affaiblit les luttes salariales mais crée aussi une rupture dans les mémoires : les luttes ouvrières sont peu à peu oubliées et s'impose aussi l'image d'Epinal de l'immigré de première génération , qui ne faisait que bosser durement sans piper mot.

 

Cette représentation est d'autant plus forte qu'elle est partagée par des catégories de population aux intérêts contraires. D'une part, elle est exploitée par les politiques qui développent le discours sécuritaire raciste, celui qui pointe du doigt la jeune génération issue de l'immigration, prétendûment délinquante et désoeuvrée en l'opposant à celle des parents qu'on décrète brusquement respectables, après les avoir traités toute leur vie comme une classe dangereuse,  mais « désarmés » et « perdus » face à la violence de leurs enfants.

 

Mais elle s'impose aussi indirectement dans le cadre de la révolte compréhensible  des jeunes des années 70 contre le modèle salarial qui a dominé globalement la période précédente. La formule " ne plus perdre sa vie à la gagner"   ne représente pas seulement un slogan étudiant, mais aussi la désafffection culturelle vis à vis de la figure de l'ouvrier qui réussira grâce à son travail et aussi à ses luttes. Le chômage de masse détruit la centralité de l'usine comme lieu de socialisation et aux yeux des jeunes générations l'absence de perspective d'ascension sociale rend encore plus insupportable la condition ouvrière. Dans ce contexte, l'incompréhension du modèle culturel parental amène aussi à l'oubli progressif des combats d'une génération qui n'a certes pas « bossé et fermé sa gueule » .

 

Bien au contraire, aujourd'hui, ces luttes apparaissent assez incroyablement modernes, au sens où la condition immigrée d'alors est aujourd'hui partagée par une part croissante des salariés, ceux qu'on appelle le précariat. La lutte des cheminots marocains pour obtenir l'égalité avec les cheminots français et la reconnaissance de la discrimination du statut spécial qui leur a été imposé, fait écho à celles des luttes de précaires de l'intérim , des vacataires de la fonction publique, qui aujourd'hui cherchent à sortir de la discrimination qui leur est imposée à travail égal. Et évidemment, il n'y a nul hasard dans le fait que les nouvelles générations issues de l'immigration soient exposées encore plus que les autres à ces formes de précarité.

 

D'ailleurs, on retrouve dans la politique de l'emploi appliquée aux publics des « quartiers populaires » , notamment les jeunes, et dans sa justification paternaliste, une survivance réactualisée du discours patronal de l'époque sur les travailleurs immigrés, ces gens à qui on « donnait » la chance d'avoir un travail qu'il n'auraient pas eus chez eux, et qui auraient donc été bien ingrats de se plaindre des conditions du contrat.

 

Aujourd'hui, c'est bien aussi au prétexte d' « offrir » un emploi aux « jeunes des quartiers » que tous les gouvernements ont multiplié les contrats précaires dérogatoires au Code du Travail, aux rémunérations extrêmement basses, aux possibilités de licenciement accrues, aux conditions les plus défavorables qui soient pour les salariés.

 

La victoire des salariés marocains de la SNCF ne clôt donc pas une période passée, dont les égarements discriminatoires seraient révolus, au contraire , elle ouvre beaucoup d'espoir pour la période actuelle, où le racisme est une réalité très quotidienne dans les entreprises. En premier lieu à la SNCF, où de nombreux salariéEs dénoncent  le harcèlement et les humiliations dont ils sont victimes de la part d'autres collègues ou de la hiérarchie, sans que la direction ne réagisse jamais. Ce n'est d'ailleurs pas la seule entreprise dans ce cas : dans cette période de montée de l'extrême-droite, l'égalité entre salariés n'existe pas vraiment. Une fois encore l'indifférence des structures traditionnelles du mouvement ouvrier au racisme quotidien n'est pas exceptionnelle, et se ligue avec la peur de «  déplaire » ou de « diviser » . Ceete attitude de déni contraint une nouvelle fois les salariés racisés à entreprendre leurs propres combats. L'affaire des caricatures et propos racistes dans l'entreprise Tango, où les salariés visés n'ont été que très peu soutenus par les syndicats, certains allant même soutenir les salariés racistes en est un bon exemple. Lorsque Memorial 98 a soutenu des syndicalistes de Chilly Mazarin ( 91) qui dénonçaient des caricatures islamophobes et racistes émanant d'une responsable de la CGT du département, nous avons reçu des témoignages de solidarité de militants de base, mais également des réactions plutôt négatives de militantEs syndicalistes ou de gauche nous reprochant d'avoir cautionné une démarche qui rendait public un "linge sale", qui aurait du se laver "en famille".

 

Quant à la discrimination patronale, elle ne joue pas seulement à l'embauche, et plusieurs décisions récentes des tribunaux en faveur des salariés montrent que de nombreux employeurs continuent à soumettre les racisés à un traitement de défaveur, en matière d'accès à la formation ou d'évolution de carrière.

 

Certes un changement majeur s'est produit: les combats des générations précédentes pour l'égalité ont conduit à l'émergence dans les nouvelles générations d'issus de l'immigration, de cadres, de membres des professions intellectuelles ou libérales, d'enseignants, de hauts fonctionnaires, de chefs d'entreprises petites ou moyennes,. Il y a bien aujourd'hui, malgré la discrimination , une classe moyenne issue de l'immigration. Le fait est que le racisme la ramène bien souvent à être avant tout « ça », c'est à dire racisée. Elle a développé et popularisé une forme d'antiracisme qui correspond à la situation spécifique d'oppression dont elle est victime, privilégiant la lutte contre la forme culturelle du racisme, qui s'incarne aujourd'hui dans l'islamophobie, et touche absolument toutes les couches sociales... et même les Ministres.

 

Ce n'est pas un hasard si la forme d'islamophobie la plus visible,   celle qui frappe les femmes voilées voit les résistances en retour s'accumuler au niveau du lycée et de l'université.  C'est là que se jouent les possibilités de promotion sociale, en tout cas dans l'imaginaire collectif républicain partagé très largement. Les discriminations dans ces lieux de savoir mais aussi d'accès au pouvoir sont donc particulièrement combattues, par celles qui la subissent. Elles sont en effet particulièrement ressenties comme un enjeu clé par l'ensemble des discriminés, et spécifiquement par les membres des classes moyennes supérieures qui ont suivi ce chemin pour en arriver à une position sociale supérieure à celle de leurs parents et grand-parents.

 

C'est évidemment très positif, dans le sens où ces luttes autour de l'égalité culturelle ont créé des axes de résistance et de reconnaissance, à un moment où l'antiracisme classique semble s'être épuisé.

 

Mais cela ne suffit pas, tant perdure et s'étend le racisme : pour les couches sociales basses, ouvriers, précaires, chômeurs, employés, celui-ci s'ajoute et se conjugue à une situation sociale de plus en plus dégradée. L'absence de grands mouvements sociaux inter-secteurs rend plus difficiles et plus limités les mouvements sectoriels. Et l'affaiblissement des mouvements sectoriels entraîne à son tour une moindre résistance au racisme comme division entre les salariés. L'extrême-droite aujourd'hui, est aussi une réalité dans l'entreprise, dont les transfuges syndicalistes vers le FN ne sont qu'un des symptômes. Les électeurs et électrices des partis mettant le racisme au cœur de leur idéologie sont aussi des collègues et, pire encore, des supérieurs hiérarchiques.

 

Avant les attentats de janvier 2015, on notait déjà une utilisation de l'islamophobie et de la peur du terrorisme par les patrons et l'Etat pour se débarasser de salariés un peu trop revendicatifs ou pour décourager la revendication.  C'est le cas notamment dans le secteur des aéroports où les « suspicions d'islamisme » ont entraîné sans preuve des licenciements ou des refus d'habilitation par la Préfecture. Après les attentats , on a vu des employeurs tenter de criminaliser leurs salariés par le biais d'accusations d' « apologie du terrorisme », parfois même fondées sur la délation de collègues mal intentionnés.

 

Dans tous les secteurs de l'économie, particulièrement où la réalité de l'exploitation est forte, celle-ci se trouve doublée par les discriminations légales. Les conditions de travail particulièrement difficiles des sans-papiers en sont un exemple, mais cela va bien au delà. L'importance de la possession d'un contrat de travail pour renouveler son titre de séjour ou demander la nationalité française, est  ainsi parfaitement connue par  les employeurs. Ils savent dès lors pouvoir imposer plus à celles et ceux qui sont menacés non seulement par le chômage mais aussi par la perte éventuelle du titre de séjour où le danger de ne pouvoir accéder à une carte de résident.

 

De la même manière, le durcissement des règles pour l'obtention des droits sociaux a lourdement pesé sur la condition salariale. Ainsi l'exclusion du bénéfice des allocations pour les enfants entrés hors regroupement familial, les conditions de séjour régulier pendant plusieurs années nécessaires pour l'obtention des minima sociaux  mais aussi l'impossibilité de percevoir les allocations chômage sans titre de séjour même lorsqu'on a cotisé, excluent une partie grandissante des salariés des filets de sécurité qui permettent aussi de mieux résister dans l'entreprise.

 

Et de manière encore plus vaste, les secteurs les plus durs, nettoyage, bâtiment, restauration, aide à la personne, voient se développer une politique extrêmement brutale qui allie l'utilisation de toutes les formes de précarité avec celle du racisme et des discriminations .

 

Mais comme dans les années 70 , ce sont aussi dans ces secteurs que se développent des luttes extrêmement combattives et souvent victorieuses, qui détonnent dans un paysage un peu amorphe. AInsi, les luttes des salariéEs de la restauration rapide,  du nettoyage dans les hôtels, des télé-opérateurs concernent par la force des choses, énormément de personnes issues de l'immigration qui s'emparent, souvent jeunes, d'un syndicalisme de combat délaissé par d'autres secteurs salariéEs.

 

La victoire des salariés marocains de la SNCF ne clôt donc nullement une époque révolue. Au contraire, elle s'inscrit dans la continuité d'un antiracisme de combat, conjugué au quotidien avec la lutte pour la défense des droits de tous les salariés, un antiracisme du quotidien, déterminé et autonome, malgré une invisibilisation sociale persistante. Un antiracisme d'avenir.

MEMORIAL 98

 

 

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Published by memorial98 - dans antiracisme racisme
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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 23:18

Une photo de femmes nues assortie d'un commentaire rigolard assimilant ces photos à une prière musulmane, un autre montage photo s'« amusant » cette fois sur le thème des « tournantes marocaines ». Banal dans la France de 2015, gangrenée par tous les racismes, de l'islamophobie à l'antisémitisme en passant par la haine contre les Roms ?

En effet, cela n'a rien de particulièrement original. Mais dans ce cas précis,  c'est une responsable de la CGT Services publics de l’Essonne qui a publié ces photos sur Facebook. D’autres militants CGT ont alors signalé à l’Union Départementale CGT 91 le problème que posait cette propagande raciste et islamophobe .

 

La réaction logique dans un syndicat qui a inscrit l'antiracisme dans ses fondamentaux aurait été au minimum une exigence de suppression immédiate de ces photos, d'autant que la syndicaliste s'exprime en affichant son appartenance syndicale. Un communiqué dissociant la CGT de ces propos racistes semblait également constituer une évidence, avant même toute procédure de sanction éventuelle, impliquant également le droit pour la personne mise en cause de se défendre,

Mais il a fallu deux mois pour que l’UD CGT de l'Essonne décide d’instaurer une commission des conflits et de convoquer les « différents protagonistes ».

Le militant syndical qui a dénoncé cette affaire a rendu publique le 9 avril, sur le site de son syndicat http://www.cgt-ville-chilly-mazarin.com/, sa réponse à cette convocation, à laquelle il n’a pas accepté de se rendre, ainsi que les photos et commentaires en question.

 

Il y explique l'évidence : une commission des conflits a pour vocation de résoudre les conflits inscrits dans le cadre des principes de la CGT. On peut comprendre qu'une instance intervienne pour départager deux militants ou deux structures en opposition sur les revendications à mettre en œuvre ou sur des questions de périmètres.

Mais dans le cas présent, le seul conflit existant est la contradiction entre les positions antiracistes du syndicat et les prises de position antagonistes d'une responsable syndicale. Ce qui est donc anormal, ce n'est pas qu'un militant ait dénoncé ces positions, mais qu'il ait été le seul.

 

Nous ne savons pas, à l’heure qu’il est, quelle décision va prendre la CGT de l’Essonne. Mais on voit d’ores et déjà la difficulté à mettre en œuvre les valeurs antiracistes à l’intérieur de la structure syndicale, notamment vis-à-vis de militants ayant des responsabilités importantes.

 

Ce qui affaiblit le plus une organisation qui se réclame de valeurs antiracistes et égalitaires, n’est pas que des positions haineuses de quelques militants soient rendues publiques. Au contraire ce qui est facteur de trouble est le fait de ne pas prendre ses responsabilités face à des militants racistes, antisémites, sexistes, xénophobes. Ce n’est ni le propre ni de la CGT ni des seuls syndicats.

 

En réalité, la CGT assume au moins d'exclure les militants du FN. C'est peu, mais c'est beaucoup au regard des positions adoptées par la CFDT ou par FO, qui considèrent que figurer sur des listes électorales d'un parti d'extrême-droite et s'investir dans un syndicat ne sont pas forcément incompatibles.

 

Mais pourquoi un tel malaise dans une organisation dont les statuts et les orientations sont pourtant très clairs ?

 

D’abord, parce que le problème est largement ignoré et absent des discussions collectives. Cela conduit à ce que des militants, voire des structures locales, développent une idéologie raciste ou antisémite. Et évidemment, au fil du temps, le mal est plus étendu, les militants en question accèdent à des responsabilités. Il devient alors forcément embarrassant de reconnaître qu’on a placé sur ses listes ou dans ses instances dirigeantes une personne qui en réalité porte ce que l’organisation est censée combattre.

 

Mais de toute façon, le problème devient forcément public un jour ou l'autre... par exemple quand ces militants décident tout simplement de rejoindre ouvertement l'extrême-droite. L'affaire Fabien Engelman, parti au FN avec l'ensemble de sa section syndicale, n'est pas isolée. Très récemment, dans le Loiret, Martiale Huyghe, investie de responsabilités à la CGT Thalès se présentait-elle sur une liste FN. Aux municipales 2014, en Seine Maritime et en Ile et Vilaine, deux CGTistes figuraient sur les listes du Front National.

 

Il y a aussi un problème de fond sous-jacent. Certes, les militants des organisations progressistes sont eux aussi sensibles au contexte social et politique, et peuvent développer des thèses racistes. Mais justement, si l’organisation jouait son rôle, elle mettrait régulièrement ces sujets en débat, ce qui bien souvent suffit à faire comprendre à ces personnes qu’il y a un désaccord irréconciliable avec les positions de l’organisation. Libre à eux ensuite de changer leur positionnement ou de changer d'organisation.

 

Mais au sein de la CGT, comme dans nombre d'organisations syndicales ou politiques de gauche, le risque de voir des gens quitter la structure est une donnée fondamentale dans la prise des décisions. Ce risque est souvent évalué au regard des rapports de force présumés dans la société: aujourd'hui, les idées fascistes sont présentées comme quasi-hégémoniques et incontournables, et elles rallient effectivement une partie des salariés. Même si une infime minorité de ces salariés rejoint un syndicat, et à plus forte raison la CGT, beaucoup de syndicalistes sont persuadés que l'exclusion d'un syndiqué militant raciste, islamophobe ou antisémite déclenchera l'indignation des salariés non-syndiqués. Et de fait, la prophétie devient « auto-réalisatrice ».

 

En tolérant en son sein des militants racistes et antisémites, et surtout en les laissant arborer leur appartenance syndicale, la CGT répand l'idée que ces idéologies sont parfaitement compatibles avec le syndicalisme...puisque des militants syndiqués les portent. Et plus ils les portent longtemps, plus ils peuvent agréger des syndiqués ayant les mêmes opinions qu’eux. Dans une entreprise il est évident que des salariés opposés à l'islamophobie où à l'antisémitisme ne rejoindront  un syndicat dont le délégué défend ces thèses. À l’inverse, les salariés sensibles à ces rhétoriques haineuses vont pouvoir considérer qu'après tout, ils peuvent se sentir à l’aise dans ce syndicat. Et c'est ainsi qu'on va trouver des sections syndicales entières prêtes à entamer un jour une campagne mettant en cause l'embauche de travailleurs d'origine étrangère, affichant ouvertement leur soutien à tel ou tel antisémite connu, ou exigeant des mesures discriminatoires contre les musulmans.

 

Cette tolérance va amener les salariés et les syndiqués antiracistes à hésiter avant de dénoncer des pratiques ou des discours racistes et antisémites, ou à soutenir celles et ceux qui les dénoncent, ou au mieux à s'emparer tardivement du problème. Si l'on sait que telle publication écrite ouvertement raciste n'a pas été sanctionnée immédiatement, on se dira que des propos oraux et internes n'ont aucune chance d'être pris en compte. Si l'on voit un militant convoqué en « commission des conflits » pour avoir mis le holà à un discours inacceptable, on se dit qu'on subira le même sort. Et si des syndiqués accèdent à des responsabilités en tenant des discours antagonistes avec les principes antiracistes du syndicat, alors à quoi bon se battre contre une ligne qui apparaît comme acceptée dans les faits ?

 

Or, ces dernières années, de nombreux militants et militantes ont fait une amère expérience : dénoncer en interne n'aboutit à rien, voire entraîne une franche hostilité et à des ennuis dans le travail syndical du quotidien. Prendre parti publiquement contre des propos douteux aboutit à être considéré comme celui qui porte atteinte au syndicat et fait le jeu de ses ennemis, comme si l'atteinte n'était pas constituée par les discours ou les pratiques de celles et ceux qui souscrivent aux idées d'extrême-droite.

 

Une affaire similaire à celle qui touche aujourd'hui la CGT du 91 avait eu lieu dans le Gard , au sein de l'entreprise Tango, filiale de Keolis : en 2013, deux salariés, dont un délégué CGT avaient publié sur leurs profils Facebook des caricatures violemment islamophobes et racistes. Il y avait aussi dans cette section CGT, des salariés de confession musulmane, directement touchés par ces caricatures. Mais,  au lieu de les soutenir et de prendre des mesures contre les auteurs de ces post islamophobe, la CGT avait tergiversé. Résultat, les salariés visés ont quitté le syndicat et ont du s'adresser au CCIF pour être soutenus dans leur plainte.

 

Ce type d'affaires détruit beaucoup de choses et notamment le travail antiraciste réellement mené au sein de la CGT : un travail que nul ne peut mettre en doute, au niveau des prises de positions théoriques et sur le terrain. Et ce d'abord parce qu'une partie des militants syndiqués sont eux même des cibles de la discrimination raciste : ce fut le cas par exemple d'un délégué syndical au CHSCT qui faillit se faire renvoyer de son emploi dans une zone aéroportuaire parce qu'il saluait ses collègues en arabe. Et c'est un exemple parmi des centaines d'autres : utiliser le racisme et l'islamophobie ambiante pour criminaliser des syndicalistes est évidemment une tentation patronale courante.

 

Malheureusement, dans le contexte actuel, le problème du racisme, de l'antisémitisme, de l'islamophobie ou de l'homophobie ne se posent pas que chez l'adversaire. Il est aussi un problème qui divise les salariés, et même les syndiqués : la puissance de frappe de l'extrême-droite est énorme, et elle contamine même les luttes.

 

Faire l'autruche ne mène nulle part : à force de ne pas vouloir être « isolé » ou « minoritaire » on le devient. Le racisme n'est pas un phénomène abstrait, une opinion sans conséquence dans les rapports de travail : on ne peut pas être un bon militant syndical en ayant intégré des logiciels de haine. Quand on considère une partie de ses collègues comme des ennemis, quand on entérine la division entre les salariés, comment être encore efficace dans la lutte contre les initiatives antisociales des employeurs ?

 

Militants antiracistes, et syndiqués pour ceux qui sont en emploi, cégétistes pour certains, nous souhaitons dire toute notre solidarité au militant CGT de Chilly Mazarin qui a voulu préserver son syndicat de dérives racistes et islamophobes. Et nous espérons que la CGT prendra la décision qui s'impose évidemment : sanctionner les propos racistes et non pas isoler un militant qui a fait ce qu'il y avait à faire.

 

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