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L'association MEMORIAL98, qui combat contre le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme a été créée en janvier 1998, lors du centenaire de l'affaire Dreyfus.  

Son nom fait référence aux premières manifestations organisées en janvier 1898, pendant l'affaire Dreyfus, par des ouvriers socialistes et révolutionnaires parisiens s'opposant à la propagande nationaliste et antisémite.

Ce site en est l'expression dans le combat contre tous les négationnismes

(Arménie, Rwanda, Shoah ...)

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 20:09

Cortège du MTLD le 14 juillet 1953Pour parler d'eux, la plupart des médias ont choisi le terme de Chibanis, plutôt que celui de « travailleurs immigrés ». Le mot se veut familier et évoque des « vieux », soit une affaire ancienne, détachée des réalités actuelles.

Pourtant, la victoire judiciaire des centaines de travailleurs marocains qui ont tenu bon pendant quinze ans de procédure face à la SNCF, un des fleurons de l'entreprise publique française, s'inscrit bien dans une histoire qui ne passe pas, parce que la discrimination organisée reste au cœur de notre société. Il ne s'agit pas seulement d'ailleurs d'une victoire matérielle, même si la somme globale dont devra s'acquitter la SNCF est importante, mais aussi d'une victoire symbolique immense, tant on pouvait penser perdu d'avance un combat mettant face à faces les travailleurs du bas de l'échelle avec une entreprise de cette puissance.

 

Il y a bien une continuité entre la lutte de ces salariés, main d'oeuvre amenée en France pour travailler le moins cher possible, et celle de ces milliers de sans-papiers qui ont, cet été dans les Yvelines, mené avec la CGT locale un combat exemplaire , contre les patrons de l'intérim qui connaissent parfaitement leur statut, et profitent pleinement de la précarité qu'il implique.

 

La part des étrangers dans la main d'oeuvre en France a toujours été importante, mais le montant de leur droit à la retraite reste  bien bas comparé à celui des "nationaux". Les médias n'ont pas fini de nous les présenter avec un regard paternaliste, des pauvres vieux qui galèrent avec quelques centaines d'euros par mois.

 

Dans ce domaine, beaucoup de facteurs discriminatoires interviennent. Les retraites actuelles correspondent en partie aux parcours terribles de ces salariés de la deuxième partie du 20ème siècle. Les Trente Glorieuses et leur cortège d'acquis sociaux n'ont que peu existé pour les travailleurs immigrés, cantonnés aux tâches les plus dures et aux salaires les plus bas. Aux morts précoces aussi, car ces salariés ont travaillé dans tous les secteurs les plus dangereux, les plus polluants , les plus usants, notamment dans les mines et le bâtiment. Lorsque le chômage a frappé, les immigrés en ont été les premières victimes, premières victimes aussi des statuts dérogatoires au Code du Travail et de la précarité montante.

 

L'affaire des cheminots marocains est d'ailleurs exemplaire à ce titre: ils ont expérimenté les premières formes de déréglementation devenus communs aujourd'hui, à une époque où les autres travailleurs de ce secteur bénéficiaient pleinement des statuts de de l'entreprise publique.  Leur passé est ainsi devenu notre présent, celui de la montée en force des statuts privés au sein même de la fonction publique, des contrats précaires et dérogatoires , des privatisations et de la sous-traitance.

 

Le racisme patronal et étatique des années 60 et 70 a bien été le laboratoire de la destruction du droit du travail survenue ensuite.

 

Et ce ne serait peut-être pas arrivé, si l'indifférence au racisme n'avait pas été une caractéristique assez répandue dans les organisations du mouvement ouvrier français : si aujourd'hui, tout le monde se réjouit de la « victoire des chibanis », force est de constater que la majorité des syndicats ne l'ont pas accompagnée, seul SUD-Rail était intervenant volontaire au procès.

 

Pourtant, historiquement, les travailleurs des colonies en métropole ont toujours été très actifs dans les luttes ouvrières : on l'a oublié aujourd'hui, mais dès les années 30, puis dans les années 50 les cortèges de l'"Etoile Nord Africaine" d'Algérie , puis ceux du PPA-MTLD sont toujours présents aux côtés des syndicats et notamment de la CGT;  beaucoup de futurs militants du FLN ont commencé à lutter dans ce syndicat. Le 14 juillet 1951, le cortège du MTLD à Paris regroupe 10 000 travailleurs, deux avant la répression sanglante qui frappera la manifestation de 1953  . Mais très vite après le début de l'insurrection algérienne en 1954, la direction de la CGT prend ses distances avec le mouvement qui va vers l'indépendance. Ses positions alignées sur celles du PCF et pour le moins frileuses, voire hostiles aux mouvements autonomes pour l'indépendance, amènent les travailleurs algériens à voler de leurs propres ailes

 

Dans les années 70, après une participation massive des ouvriers immigrés à la grève générale de mai 68 ( à Renault-Billancourt, à l'époque, un tiers des ouvriers étaient des immigrés ), des mouvements éclatent à l'initiative des travailleurs eux même, notamment dans les usines dangereuses , comme celles de Penaroya qui exposent les travailleurs au plomb : elles aboutiront en 1977 à la reconnaissance du saturnisme comme maladie professionnelle.

 

La première grève générale contre le racisme est appelée en 1973 par le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) : modestement suivie, elle n'en est pas moins une  initiative antiraciste d'importance face aux crimes, aux violences et à une classe politique qui tient des discours féroces annonciateurs des politiques très dures qui vont être menées ensuite en matière d'immigration.

 

Face à ce racisme qui monte, les travailleurs immigrés ne peuvent pas toujours compter sur leurs syndicats. Les luttes  menées dans les usines automobiles Talbot au début des années 80 se feront contre les syndicats patronaux racistes, mais aussi sans le soutien de la CGT. Celle-ci considère que  les revendications des ouvriers trop dures et met en garde ( déjà ! ) contre l' « isolement » qui découlerait de pratiques trop autonomes et de la mise en avant de mots d'ordre spécifiques contre le racisme. C'est dans ce contexte que le premier ministre socialiste Pierre Mauroy dénonce les grévistes immigrés comme des "ayatollahs".

 

Par la suite, dans les années 80 et 90, l'antiracisme devient certes une réalité militante et sociale importante, mais c'est une nouvelle difficulté à laquelle les salariés immigrés et issus de l'immigration doivent faire face. Ils se heurtent à  l'effacement progressif de l'analyse antiraciste concrète au profit d'une dénonciation certes vigoureuse mais assez souvent abstraite de l'oppression. Le « racisme » est de plus en plus souvent décrit comme une idéologie ravageuse, émanant de l'extrême-droite ou de la droite dure. En revanche elle de moins en moins perçue comme un rapport social quotidien auxquels sont confrontés les racisés, dans toutes leurs interactions avec la société, et notamment au travail. La montée du chômage de masse, qui frappe en premier lieu les jeunes issus de l'immigration, affaiblit les luttes salariales mais crée aussi une rupture dans les mémoires : les luttes ouvrières sont peu à peu oubliées et s'impose aussi l'image d'Epinal de l'immigré de première génération , qui ne faisait que bosser durement sans piper mot.

 

Cette représentation est d'autant plus forte qu'elle est partagée par des catégories de population aux intérêts contraires. D'une part, elle est exploitée par les politiques qui développent le discours sécuritaire raciste, celui qui pointe du doigt la jeune génération issue de l'immigration, prétendûment délinquante et désoeuvrée en l'opposant à celle des parents qu'on décrète brusquement respectables, après les avoir traités toute leur vie comme une classe dangereuse,  mais « désarmés » et « perdus » face à la violence de leurs enfants.

 

Mais elle s'impose aussi indirectement dans le cadre de la révolte compréhensible  des jeunes des années 70 contre le modèle salarial qui a dominé globalement la période précédente. La formule " ne plus perdre sa vie à la gagner"   ne représente pas seulement un slogan étudiant, mais aussi la désafffection culturelle vis à vis de la figure de l'ouvrier qui réussira grâce à son travail et aussi à ses luttes. Le chômage de masse détruit la centralité de l'usine comme lieu de socialisation et aux yeux des jeunes générations l'absence de perspective d'ascension sociale rend encore plus insupportable la condition ouvrière. Dans ce contexte, l'incompréhension du modèle culturel parental amène aussi à l'oubli progressif des combats d'une génération qui n'a certes pas « bossé et fermé sa gueule » .

 

Bien au contraire, aujourd'hui, ces luttes apparaissent assez incroyablement modernes, au sens où la condition immigrée d'alors est aujourd'hui partagée par une part croissante des salariés, ceux qu'on appelle le précariat. La lutte des cheminots marocains pour obtenir l'égalité avec les cheminots français et la reconnaissance de la discrimination du statut spécial qui leur a été imposé, fait écho à celles des luttes de précaires de l'intérim , des vacataires de la fonction publique, qui aujourd'hui cherchent à sortir de la discrimination qui leur est imposée à travail égal. Et évidemment, il n'y a nul hasard dans le fait que les nouvelles générations issues de l'immigration soient exposées encore plus que les autres à ces formes de précarité.

 

D'ailleurs, on retrouve dans la politique de l'emploi appliquée aux publics des « quartiers populaires » , notamment les jeunes, et dans sa justification paternaliste, une survivance réactualisée du discours patronal de l'époque sur les travailleurs immigrés, ces gens à qui on « donnait » la chance d'avoir un travail qu'il n'auraient pas eus chez eux, et qui auraient donc été bien ingrats de se plaindre des conditions du contrat.

 

Aujourd'hui, c'est bien aussi au prétexte d' « offrir » un emploi aux « jeunes des quartiers » que tous les gouvernements ont multiplié les contrats précaires dérogatoires au Code du Travail, aux rémunérations extrêmement basses, aux possibilités de licenciement accrues, aux conditions les plus défavorables qui soient pour les salariés.

 

La victoire des salariés marocains de la SNCF ne clôt donc pas une période passée, dont les égarements discriminatoires seraient révolus, au contraire , elle ouvre beaucoup d'espoir pour la période actuelle, où le racisme est une réalité très quotidienne dans les entreprises. En premier lieu à la SNCF, où de nombreux salariéEs dénoncent  le harcèlement et les humiliations dont ils sont victimes de la part d'autres collègues ou de la hiérarchie, sans que la direction ne réagisse jamais. Ce n'est d'ailleurs pas la seule entreprise dans ce cas : dans cette période de montée de l'extrême-droite, l'égalité entre salariés n'existe pas vraiment. Une fois encore l'indifférence des structures traditionnelles du mouvement ouvrier au racisme quotidien n'est pas exceptionnelle, et se ligue avec la peur de «  déplaire » ou de « diviser » . Ceete attitude de déni contraint une nouvelle fois les salariés racisés à entreprendre leurs propres combats. L'affaire des caricatures et propos racistes dans l'entreprise Tango, où les salariés visés n'ont été que très peu soutenus par les syndicats, certains allant même soutenir les salariés racistes en est un bon exemple. Lorsque Memorial 98 a soutenu des syndicalistes de Chilly Mazarin ( 91) qui dénonçaient des caricatures islamophobes et racistes émanant d'une responsable de la CGT du département, nous avons reçu des témoignages de solidarité de militants de base, mais également des réactions plutôt négatives de militantEs syndicalistes ou de gauche nous reprochant d'avoir cautionné une démarche qui rendait public un "linge sale", qui aurait du se laver "en famille".

 

Quant à la discrimination patronale, elle ne joue pas seulement à l'embauche, et plusieurs décisions récentes des tribunaux en faveur des salariés montrent que de nombreux employeurs continuent à soumettre les racisés à un traitement de défaveur, en matière d'accès à la formation ou d'évolution de carrière.

 

Certes un changement majeur s'est produit: les combats des générations précédentes pour l'égalité ont conduit à l'émergence dans les nouvelles générations d'issus de l'immigration, de cadres, de membres des professions intellectuelles ou libérales, d'enseignants, de hauts fonctionnaires, de chefs d'entreprises petites ou moyennes,. Il y a bien aujourd'hui, malgré la discrimination , une classe moyenne issue de l'immigration. Le fait est que le racisme la ramène bien souvent à être avant tout « ça », c'est à dire racisée. Elle a développé et popularisé une forme d'antiracisme qui correspond à la situation spécifique d'oppression dont elle est victime, privilégiant la lutte contre la forme culturelle du racisme, qui s'incarne aujourd'hui dans l'islamophobie, et touche absolument toutes les couches sociales... et même les Ministres.

 

Ce n'est pas un hasard si la forme d'islamophobie la plus visible,   celle qui frappe les femmes voilées voit les résistances en retour s'accumuler au niveau du lycée et de l'université.  C'est là que se jouent les possibilités de promotion sociale, en tout cas dans l'imaginaire collectif républicain partagé très largement. Les discriminations dans ces lieux de savoir mais aussi d'accès au pouvoir sont donc particulièrement combattues, par celles qui la subissent. Elles sont en effet particulièrement ressenties comme un enjeu clé par l'ensemble des discriminés, et spécifiquement par les membres des classes moyennes supérieures qui ont suivi ce chemin pour en arriver à une position sociale supérieure à celle de leurs parents et grand-parents.

 

C'est évidemment très positif, dans le sens où ces luttes autour de l'égalité culturelle ont créé des axes de résistance et de reconnaissance, à un moment où l'antiracisme classique semble s'être épuisé.

 

Mais cela ne suffit pas, tant perdure et s'étend le racisme : pour les couches sociales basses, ouvriers, précaires, chômeurs, employés, celui-ci s'ajoute et se conjugue à une situation sociale de plus en plus dégradée. L'absence de grands mouvements sociaux inter-secteurs rend plus difficiles et plus limités les mouvements sectoriels. Et l'affaiblissement des mouvements sectoriels entraîne à son tour une moindre résistance au racisme comme division entre les salariés. L'extrême-droite aujourd'hui, est aussi une réalité dans l'entreprise, dont les transfuges syndicalistes vers le FN ne sont qu'un des symptômes. Les électeurs et électrices des partis mettant le racisme au cœur de leur idéologie sont aussi des collègues et, pire encore, des supérieurs hiérarchiques.

 

Avant les attentats de janvier 2015, on notait déjà une utilisation de l'islamophobie et de la peur du terrorisme par les patrons et l'Etat pour se débarasser de salariés un peu trop revendicatifs ou pour décourager la revendication.  C'est le cas notamment dans le secteur des aéroports où les « suspicions d'islamisme » ont entraîné sans preuve des licenciements ou des refus d'habilitation par la Préfecture. Après les attentats , on a vu des employeurs tenter de criminaliser leurs salariés par le biais d'accusations d' « apologie du terrorisme », parfois même fondées sur la délation de collègues mal intentionnés.

 

Dans tous les secteurs de l'économie, particulièrement où la réalité de l'exploitation est forte, celle-ci se trouve doublée par les discriminations légales. Les conditions de travail particulièrement difficiles des sans-papiers en sont un exemple, mais cela va bien au delà. L'importance de la possession d'un contrat de travail pour renouveler son titre de séjour ou demander la nationalité française, est  ainsi parfaitement connue par  les employeurs. Ils savent dès lors pouvoir imposer plus à celles et ceux qui sont menacés non seulement par le chômage mais aussi par la perte éventuelle du titre de séjour où le danger de ne pouvoir accéder à une carte de résident.

 

De la même manière, le durcissement des règles pour l'obtention des droits sociaux a lourdement pesé sur la condition salariale. Ainsi l'exclusion du bénéfice des allocations pour les enfants entrés hors regroupement familial, les conditions de séjour régulier pendant plusieurs années nécessaires pour l'obtention des minima sociaux  mais aussi l'impossibilité de percevoir les allocations chômage sans titre de séjour même lorsqu'on a cotisé, excluent une partie grandissante des salariés des filets de sécurité qui permettent aussi de mieux résister dans l'entreprise.

 

Et de manière encore plus vaste, les secteurs les plus durs, nettoyage, bâtiment, restauration, aide à la personne, voient se développer une politique extrêmement brutale qui allie l'utilisation de toutes les formes de précarité avec celle du racisme et des discriminations .

 

Mais comme dans les années 70 , ce sont aussi dans ces secteurs que se développent des luttes extrêmement combattives et souvent victorieuses, qui détonnent dans un paysage un peu amorphe. AInsi, les luttes des salariéEs de la restauration rapide,  du nettoyage dans les hôtels, des télé-opérateurs concernent par la force des choses, énormément de personnes issues de l'immigration qui s'emparent, souvent jeunes, d'un syndicalisme de combat délaissé par d'autres secteurs salariéEs.

 

La victoire des salariés marocains de la SNCF ne clôt donc nullement une époque révolue. Au contraire, elle s'inscrit dans la continuité d'un antiracisme de combat, conjugué au quotidien avec la lutte pour la défense des droits de tous les salariés, un antiracisme du quotidien , déterminé et autonome, malgré une invisibilisation sociale persistante. Un antiracisme d'avenir.

 

 

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Published by memorial98 - dans antiracisme racisme
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